Выбрать главу

— Arrête, crétin ! hurla Balazar.

Ou Tricks n’entendait pas, ou il ne put s’arrêter, ou il n’en eut pas la moindre envie. Les lèvres retroussées au point de dénuder ses dents luisantes de salive dans un gigantesque sourire de requin, il ratissa la pièce d’une extrémité à l’autre, réduisant en poussière deux pans du décor mural, transformant en tessons les vitres des cadres, arrachant de ses gonds la porte des toilettes. La cabine de douche en verre dépoli de Balazar explosa littéralement. Le trophée qu’il avait reçu l’an passé pour sa contribution à la lutte contre la polio rendit un son de cloche quand une balle le traversa.

Au cinéma, les gens font à la mitraillette une hécatombe humaine. Dans la vie, ça se passe rarement ainsi. Quand ils tuent, c’est avec les quatre ou cinq premières balles tirées — l’infortuné Dario en aurait témoigné, eût-il encore pu se porter témoin de quoi que ce fût. Après, il arrive deux choses au gars qui essaie de contrôler une arme de ce type, même si c’est un malabar : le canon commence à monter, et le tireur lui-même à se tourner tantôt à gauche, tantôt à droite selon qu’il a choisi d’infliger le martyre du recul à une épaule ou à l’autre. Bref, il n’y aurait qu’un acteur de cinéma ou un demeuré total pour s’équiper ainsi : ça revenait à vouloir tuer quelqu’un avec un marteau piqueur.

Un moment, Eddie resta incapable d’œuvrer sur un mode plus constructif que la contemplation de ce prodige d’idiotie, puis il vit les autres qui se bousculaient à la porte derrière Tricks et leva le revolver de Roland.

— Je l’ai ! beuglait Tricks, tout à l’hystérique exultation du type qui a vu trop de films pour être à même de distinguer de la réalité le scénario qui se déroule dans sa tête. Je l’ai ! Je l’ai ! Je…

Le doigt d’Eddie pesa sur la détente et le crâne de Tricks se volatilisa au-dessus des arcades sourcilières. À en juger par le comportement du bonhomme, la perte n’était pas de taille.

Mon Dieu Seigneur ! Quand ces machins consentent à tirer, ils font réellement des trous dans les choses.

Un puissant KA-BLAM retentit sur sa gauche et, du même côté, un sillon brûlant s’ouvrit dans son biceps sous-développé. Il se tourna et vit dépasser le Magnum de Balazar de derrière le bureau jonché de cartes. Aussitôt, une nouvelle détonation le fit se plaquer sur la moquette.

23

Roland réussit à s’accroupir, visa le premier de ceux qui déboulaient dans la pièce et tira. Il avait basculé le barillet, éjecté les douilles vides et les balles qui n’étaient pas parties, chargé de neuf une unique alvéole. L’avait fait avec les dents. Balazar venait de clouer Eddie au sol. Si c’en est une qui a pris l’eau, on est cuits tous les deux.

La cartouche était bonne. Le revolver rugit, décocha son recul. Jimmy Haspio bascula par le côté, le 45 abandonnant ses doigts mourants.

Roland eut le temps de voir s’aplatir les deux autres avant d’être lui-même à quatre pattes dans les décombres qui jonchaient le sol. Il rengaina son revolver. L’idée de le recharger avec deux doigts en moins tenait de la plaisanterie.

Eddie se débrouillait à merveille. Roland le mesurait d’autant plus que le garçon se battait nu. C’était dur pour un homme. Parfois impossible.

Il attrapa au passage un des automatiques lâchés par Claudio Andolini.

— Mais qu’est-ce que vous attendez, merde ? hurla Balazar. Débarrassez-moi de ces types, à la fin !

George Blondi et l’autre gars qui avait été dans la resserre repartirent à l’assaut. Le dernier braillait quelque chose en italien.

Roland atteignit l’angle du bureau. Eddie se releva, visa la porte et ceux qui la franchissaient.

Il sait que Balazar n’attend que ça, songea le Pistolero, mais il croit être à présent le seul de nous deux qui ait une arme chargée. En voilà encore un prêt à mourir pour toi, Roland. Quelle énorme faute as-tu commise pour inspirer à tant d’autres une loyauté si terrible ?

Balazar se leva, le Pistolero sur son flanc sans en avoir conscience. Il ne pensait qu’à une chose : éliminer ce putain de junkie responsable du désastre.

— Non, dit Roland.

Balazar se retourna ; la surprise s’imprima sur ses traits.

— Putain de… commença-t-il, changeant de cible.

Le Pistolero pressa quatre fois la détente de l’automatique. C’était une saloperie bon marché, à peine mieux qu’un jouet, et sa main répugnait à son contact, mais peut-être convenait-il de tuer un homme méprisable avec une arme qui l’était autant.

Enrico Balazar mourut avec, gravé sur ce qui lui restait de visage, une expression d’étonnement absolu.

— Salut, George ! lança Eddie, pressant de nouveau la détente du revolver prêté par Roland.

Une fois de plus la détonation fut positive. Pas de raté dans ce bébé, pensa-t-il. J’ai dû hériter du bon. George ne put lâcher qu’une balle avant d’être projeté par celle d’Eddie sur l’autre type hurlant qu’il renversa comme une quille. Et cette balle se perdit. Une conviction irrationnelle s’installa dans le jeune homme : celle que l’arme de Roland possédait quelque magie, le pouvoir d’un talisman. Tant qu’il la tenait, il était invulnérable.

Le silence tomba, un silence qu’Eddie n’entendit plus que traversé par les gémissements de Ruddy Vecchio (le malheureux qui s’était pris de plein fouet la masse du Gros George et gisait dessous avec trois côtes cassées) et la stridence qui lui emplissait les oreilles. Il se demanda s’il pourrait jamais entendre à nouveau correctement. En comparaison de la fusillade — qui, semblait-il, venait de s’achever — le concert de rock le plus violent auquel il eût assisté faisait penser à une radio braillant un peu fort.

Le bureau de Balazar n’était plus reconnaissable en tant que tel, ni en tant que pièce destinée à un usage quelconque. Eddie promena autour de lui le regard d’un très jeune homme qui pour la première fois découvre ce genre de spectacle, un spectacle que Roland connaissait : c’était toujours le même. Que ce fût sur un champ de bataille où des milliers avaient péri par le canon, le fusil, l’épée, la hallebarde, ou dans une petite pièce où ils n’avaient été que cinq ou six à s’entre-tuer, c’était toujours pareil en fin de compte, un charnier de plus puant la poudre et la viande crue.

La cloison entre bureau et toilettes n’existait plus à l’exception de quelques montants. Du verre brisé scintillait partout. Le faux plafond, déchiqueté par le clinquant mais vain feu d’artifice du M-16, pendait en lambeaux comme une peau qui pèle.

Eddie toussa. Débouchées, ses oreilles perçurent de nouveaux sons : un brouhaha de voix excitées, des cris dehors, devant le bar, et, plus loin, le chœur entrecroisé des sirènes.

— Combien étaient-ils ? demanda le Pistolero. Est-ce qu’on les a tous eus ?

— Je crois…

— J’ai un cadeau pour toi, Eddie, fit Kevin Blake depuis le couloir. Je me suis dit que t’aimerais emporter un souvenir.

Le projet que Balazar n’avait pu mettre à exécution sur le jeune Dean, Kevin l’avait accompli sur l’aîné. Il balança dans la pièce la tête d’Henry Dean.

Eddie la vit et poussa un grand cri. Il se rua vers la porte, indifférent aux échardes et aux bouts de verre qu’il récoltait dans ses pieds nus, criant toujours et tirant ses dernières balles.