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— Non, Eddie ! hurla Roland.

Mais le jeune homme ne l’entendait plus. Il avait cessé d’entendre.

La sixième alvéole ne rendit qu’un clic, mais il n’était d’ores et déjà plus conscient de rien, sinon que son frère était mort. Henry… ils lui avaient coupé la tête, une espèce de petite crapule minable avait coupé la tête d’Henry, et cette petite crapule allait le payer, oh oui, elle allait le payer.

Il se précipitait donc vers la porte, pressant la détente encore et encore, sans noter que rien ne se produisait, sans noter qu’il avait les pieds en sang et que Kevin Blake franchissait le seuil à sa rencontre, à demi accroupi, un Llama 38 à la main. La rousse tignasse de Kevin lui faisait autour du visage un halo de bouclettes et il était tout sourires.

24

Il va venir par le bas, s’était dit le Pistolero, sachant que, même si le pronostic se vérifiait, il allait avoir besoin de chance pour atteindre sa cible avec cette espèce de joujou.

Quand il avait compris que le soldat de Balazar était en train de réussir son coup en attirant Eddie hors de la pièce, Roland s’était redressé sur les genoux, assurant sa main gauche sur le poing droit, ignorant stoïquement le cri de douleur qu’un tel acte lui arrachait. Il n’allait pas avoir trente-six chances de réussir. La douleur n’avait aucune importance.

Puis l’homme aux cheveux roux s’était présenté sur le seuil, en position basse comme prévu, et Roland, comme toujours, n’avait plus eu de cerveau, juste un œil pour voir et une main pour tirer ; le rouquin s’était soudain retrouvé gisant contre l’autre mur du couloir, les yeux grands ouverts, un petit trou bleu dans le front. Eddie debout au-dessus de lui, hurlant et sanglotant, avait commencé à décharger encore et encore sur le cadavre des balles inexistantes, comme si ce type aux cheveux roux ne pouvait jamais être assez mort.

Le Pistolero attendait maintenant le mortel feu croisé qui allait cisailler Eddie, et quand il en constata l’absence, il sut que c’était fini pour de bon. S’il y avait eu d’autres soldats, ils avaient de toute manière déguerpi.

Il se releva complètement, tituba un instant, puis à pas lents rejoignit Eddie.

— Arrête, dit-il.

Eddie n’y prit pas garde, continua de tirer à vide sur le cadavre.

— Arrête, Eddie. Il est mort. Ils sont tous morts. Tu as les pieds en sang.

Eddie l’ignorait toujours, son doigt s’obstinant sur la détente. Dehors, les voix excitées se rapprochaient. Les sirènes aussi.

Le Pistolero saisit le revolver par le canon et tira dessus. Eddie se retourna. Avant que Roland n’ait pu vraiment se rendre compte de ce qui se passait, Eddie lui avait assené sa propre arme sur le côté de la tête. Il sentit un jet de sang chaud couler sur sa peau, s’affaissa contre le mur et lutta pour rester debout — il leur fallait sortir d’ici au plus vite. Mais il se sentit glisser jusqu’au bas de la cloison malgré tous ses efforts. Puis le monde s’évanouit quelque temps dans un océan de grisaille.

25

Cela ne dura guère que deux minutes. Puis il réussit à extirper les choses de leur flou et à se redresser. Eddie avait disparu du couloir. Le revolver gisait sur la poitrine du rouquin. Repoussant une vague de vertige, il se pencha pour le ramasser, et lui fit regagner son étui au prix d’une maladroite contorsion.

Je veux retrouver mes putains de doigts, songea-t-il avec lassitude, puis il soupira.

Il voulut regagner le bureau dévasté mais ce retour sur les lieux de leur victoire n’eut guère plus d’allure que les zigzags d’un fêtard éméché. Il s’arrêta, se pencha de nouveau, cette fois pour ramasser tous les vêtements d’Eddie qui pouvaient tenir dans le creux de son bras gauche. Les hululements avaient presque atteint l’entrée du bar. Roland supposait que ceux qui les tiraient d’une corne quelconque appartenaient à une milice. C’étaient les assistants d’un shérif, ou quelque chose du même genre… mais la possibilité qu’il s’agisse d’autres hommes de Balazar n’était pas à exclure.

— Eddie, fit-il d’une voix rauque.

Sa gorge était à vif, nouvelle source d’élancements lancinants, plus douloureuse encore que la bosse qui lui ornait le côté du crâne, là où Eddie l’avait frappé avec le revolver.

Eddie n’entendit pas ce croassement ou n’y fit pas attention. Il était assis au milieu des décombres, serrant sur son ventre la tête de son frère. Il tremblait de tout son corps et pleurait. Le Pistolero chercha la porte, ne la vit pas et fut parcouru d’une déplaisante décharge assez voisine de la terreur. Puis il se rappela. Avec eux deux de ce côté, le seul moyen de susciter l’existence de la porte était d’établir un contact physique avec Eddie.

Il tendit la main mais le jeune homme se recula sans cesser de gémir.

— Ne me touche pas, dit-il.

— C’est fini. Ils sont tous morts… et ton frère aussi.

— Mêle pas mon frère à ça ! hurla Eddie, puéril, et une autre crise de tremblements le traversa. (Il referma les bras, amenant la tête coupée à hauteur de sa poitrine et, la berçant, leva sur le Pistolero des yeux baignés de larmes.) Il a toujours pris soin de moi, tu comprends ? (Il sanglotait si fort que Roland avait peine à saisir ses paroles.) Toujours et tout le temps. Pourquoi n’ai-je pas veillé sur lui, juste cette fois, après tout ce temps qu’il a passé à s’occuper de moi ?

Ah bon ? pensa durement Roland. Regarde-toi un peu, assis là, tremblant comme un type qui vient de croquer dans une pomme de l’arbre à fièvre. Sûr qu’il a magnifiquement pris soin de toi.

— Il faut qu’on s’en aille, dit-il.

— S’en aller ? (Pour la première fois, une vague compréhension s’inscrivit sur les traits d’Eddie, vite remplacée par une expression inquiète.) Je ne vais nulle part. Et surtout pas dans cet autre endroit où il y a ces espèces de gros crabes ou de je ne sais quoi qui ont bouffé Jack.

Quelqu’un cognait sur la porte d’entrée, hurlait d’ouvrir.

— Tu veux rester et avoir à rendre compte de ces cadavres ? demanda le Pistolero.

— Je m’en contrefiche, dit Eddie. Henry mort, ça n’a plus aucune importance. Plus rien n’en a.

— Pour toi, peut-être, dit Roland. Mais tu n’es pas tout seul, prisonnier.

— Arrête de m’appeler comme ça ! glapit Eddie.

— Je continuerai tant que tu ne m’auras pas démontré que tu es capable de quitter ta cellule, hurla le Pistolero en retour. (Ça lui déchira la gorge, mais il hurla quand même.) Lâche ce bout de viande pourrie et cesse de piailler !

Eddie le regarda, les joues ruisselant de larmes, les yeux écarquillés, la peur en eux.

— Nous vous offrons une dernière chance de vous rendre ! fit une voix amplifiée dans la rue. (Eddie crut bizarrement y reconnaître celle d’un animateur de jeu télévisé.) Le groupe d’intervention est sur place… JE répète : le groupe d’intervention est sur place !

— Qu’est-ce qui m’attend de l’autre côté de cette porte ? demanda tranquillement Eddie. Vas-y, dis-le-moi. Si tu es fichu de me le dire, il se peut que je vienne. Mais si tu mens, je le saurai.

— La mort probablement, lui répondit Roland. Mais avant cette échéance, tu n’auras pas le temps de t’ennuyer. C’est à une quête que je te convie. Bien sûr, tout s’achèvera sans doute dans la mort… notre mort à tous quatre dans quelque lieu étrange. Mais si nous devions triompher… (une flamme brilla dans son regard)… s’il nous est donné de triompher de tous les obstacles, Eddie, tu verras quelque chose surpassant tout ce à quoi tu as pu croire dans tes rêves.