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— Quelle chose ?

— La Tour Sombre.

— Et où est-elle, cette Tour ?

— Loin, bien loin au-delà de la plage où tu m’as trouvé. À quelle distance exacte, je ne sais.

— Et qu’est-ce que c’est ?

— Je n’en sais rien non plus… sinon qu’il s’agit peut-être d’une sorte de… de cheville. Un pivot central maintenant ensemble tous les plans de l’existence. Tous les temps, toutes les dimensions.

— Tu as dit quatre. Qui sont les deux autres ?

— Je ne les connais pas encore. Ils n’ont pas encore été tirés.

— Comme je l’ai été. Ou plutôt comme tu souhaiterais me tirer.

— Oui.

Dehors, une explosion tonna comme un tir de mortier. La vitre de la fenêtre sur la façade principale de La Tour Penchée vola en éclats et de suffocants nuages de gaz lacrymogène commencèrent à envahir la salle.

— Alors ? demanda Roland.

Il aurait pu contraindre la porte à se matérialiser en agrippant Eddie puis en le faisant basculer de force avec lui dans son monde. Mais il avait vu le jeune homme risquer sa vie pour lui, il l’avait vu se comporter avec toute la dignité d’un pistolero en dépit de sa dépendance à la drogue et bien qu’il ait été forcé de se battre nu comme au jour de sa naissance. Il voulait en conséquence lui laisser le choix.

— Quêtes, aventures, Tours, triomphes, fit Eddie, et un pâle sourire s’esquissa sur ses traits. (Ni l’un ni l’autre ne prêta la moindre attention à la nouvelle tournée de bombes lacrymogènes qui venait d’être servie dans le bar et explosait au sol avec des sifflements prolongés. Les premiers tentacules de gaz irritant s’insinuaient à présent dans le bureau de Balazar.) Ça m’a l’air encore plus chouette que dans les bouquins où Edgar Rice Burroughs parle de Mars ; Henry m’en lisait parfois des passages quand on était gosses. Il n’y a qu’une chose que tu as oubliée.

— Quoi ?

— Les pin-up aux seins nus.

Le Pistolero sourit.

— Sur le chemin de la Tour Sombre, dit-il, tout est possible.

Un autre frisson secoua Eddie qui souleva la tête de son frère, effleura de ses lèvres la joue froide au teint cendreux. Puis il posa en douceur la sanglante relique et se leva.

— Bon, dit-il. De toute façon, je n’avais rien prévu d’autre pour ce soir.

— Prends ça, dit Roland. (Il lui tendit les vêtements.) Mets au moins les chaussures. Tu as vu dans quel état sont tes pieds ?

Dehors sur le trottoir, deux flics masqués de plexiglas et portant des gilets pare-balles enfoncèrent la porte de la Tour Penchée. Dans les toilettes, Eddie (qui avait remis son slip et chaussé ses Adidas mais avait borné là son rhabillage) tendait un par un à Roland les échantillons de Keflex, et Roland un par un les glissait dans les poches du jean d’Eddie. Quand toutes les boîtes furent ainsi remisées, Roland passa de nouveau son bras droit autour du cou du jeune homme qui, de nouveau, lui prit la main gauche. Et la porte fut là, rectangle d’ombre. Eddie sentit le vent de cet autre monde soulever de son front les cheveux plaqués par la sueur. Il entendit rouler les vagues sur la grève caillouteuse, eut les narines emplies de leur saline senteur. Et en dépit de tout, de la douleur et du chagrin, il désira soudain voir cette Tour dont Roland parlait. Henry mort, que lui restait-il en ce monde ? Leurs parents n’étaient plus et, depuis qu’il avait plongé pour de bon dans l’héro trois ans plus tôt, pas de régulière non plus, rien qu’une régulière succession de coureuses, d’enquiquineuses et de sniffeuses.

Ils franchirent le seuil, Eddie menant même un peu le mouvement.

De l’autre côté, il se trouva tout à coup en proie à de nouveaux frissons et à des crampes atroces — premiers symptômes du manque. Et avec eux vinrent les premières pensées de panique.

— Attends ! cria-t-il. Je veux y retourner ! Juste une minute ! Son bureau ! Oui, dans l’un des tiroirs… ou dans l’autre bureau ! La poudre ! Il leur en fallait pour garder Henry dans les vapes ! Je la veux ! J’en ai besoin !

Il posa un regard suppliant sur le Pistolero qui resta de marbre.

— C’est une part de ta vie qui appartient désormais au passé, dit Roland.

Sa main gauche se tendit.

— Non ! hurla Eddie, se jetant sur lui toutes griffes dehors. Tu n’as rien pigé, mec ! J’en ai besoin ! BESOIN !

Il aurait aussi bien pu s’acharner sur du roc.

Le Pistolero acheva son geste et repoussa la porte.

Elle claqua, son morne qui parla des fins dernières, puis bascula sur le sable. Un peu de poussière se souleva autour. Il n’y avait rien derrière, et plus rien maintenant qui fût écrit dessus. Ce passage entre deux mondes venait de se fermer à jamais.

— NON ! cria encore une fois Eddie, et les mouettes lui répondirent, cris narquois, comme méprisants.

Les homarstruosités posèrent leurs questions, lui suggérant peut-être de se rapprocher pour mieux les entendre. Et il s’écroula sur le côté, en larmes et frissonnant, tout vibrant de crampes.

— Ce besoin passera, dit le Pistolero qui se débrouilla pour extraire une des boîtes de la poche d’Eddie, de ce jean si peu différent du sien.

Une fois de plus il reconnut des lettres mais pas toutes. REFLET, semblait-il être écrit.

Reflet.

Un remède de cet autre monde.

— Tue ou sauve, murmura Roland avant d’avaler à sec deux des cachets.

Puis il prit les trois autres astines et s’étendit près d’Eddie, le prit dans ses bras du mieux qu’il put et, passé quelques moments difficiles, tous deux s’endormirent.

BRASSAGE

Brassage

Le temps qui suivit cette nuit fut pour Roland du temps éclaté, du temps qui n’en fut pas vraiment. Il n’en garda qu’une série d’images, de moments, de conversations sorties de leur contexte, des images qui défilaient comme des valets borgnes, des trois et des neuf, la Noire Salope de Reine de Pique à l’occasion, dans un rapide brassage de joueur professionnel.

Plus tard, il demanda à Eddie combien de temps cela avait duré ; Eddie n’en savait rien non plus. La notion de temps s’était trouvée anéantie pour l’un comme pour l’autre. Il n’y a pas d’heure en enfer et chacun d’eux était dans le sien, Roland dans l’enfer de la fièvre et de l’infection, Eddie dans celui du sevrage.

— Moins d’une semaine, dit Eddie. Il n’y a que ça dont je sois sûr.

— Comment tu le sais ?

— Je n’avais qu’une semaine de cachets à te donner. Après, c’était à toi seul de prendre une voie ou l’autre.

— Aller mieux ou mourir.

— C’est ça.

Brassage

Un coup de feu retentit alors que le crépuscule tourne à la nuit, une détonation sèche qui se greffe sur l’inévitable, inéluctable fracas des brisants venant mourir sur la grève désolée : KA-BLAM ! Puis il perçoit dans l’air une odeur de poudre. Problème, se dit faiblement le Pistolero, et à tâtons il cherche des revolvers qui ne sont plus là. Oh, non… c’est la fin, c’est…

Mais il n’y a rien de plus… alors que quelque chose se met à sentir

Brassage

bon dans le noir. Quelque chose qui succède à ce long temps de ténèbres et d’absence, quelque chose qui cuit. Ce n’est pas seulement l’odeur. Il entend les craquements des brindilles, voit danser l’orange pâle d’un feu de camp. À l’occasion, la brise marine rabat sur lui une fumée haute en senteurs de résine et cet autre arôme qui lui fait venir l’eau à la bouche. À manger, pense-t-il. Mon Dieu, aurais-je faim ? Si j’ai faim, c’est peut-être que je vais mieux.