Eddie, s’efforce-t-il de dire, mais il n’a plus de voix. Sa gorge lui fait mal, atrocement mal. On aurait dû aussi rapporter de l’astine, se dit-il, puis il essaie de rire : toutes les drogues pour lui et rien pour Eddie.
Eddie apparaît. Il a entre les mains une assiette en fer-blanc que le Pistolero reconnaîtrait n’importe où : après tout, ne vient-elle pas de sa bourse ? Sont disposés dessus des morceaux de viande blanc-rose d’où monte une vapeur appétissante.
Qu’est-ce que c’est ? veut-il demander ; rien ne sort à part une espèce de petit couinement.
Eddie a lu la question sur ses lèvres.
— Je n’en sais rien, lui répond-il avec mauvaise humeur. Tout ce que je sais, c’est que je n’en suis pas mort. Mange et fais pas chier.
Il constate qu’Eddie est très pâle, qu’il tremble, qu’il dégage une odeur ou de merde ou de mort, et en déduit qu’Eddie file un mauvais coton. Il tend vers lui une main hésitante, cherchant à le réconforter. Eddie le repousse brutalement.
— Je vais te nourrir, enchaîne Eddie sur le même ton. Je me demande bien en quel honneur. Je devrais plutôt te tuer. Ce serait fait si je ne m’étais dit que tu avais une chance de réaccéder à mon monde puisque tu y étais déjà arrivé une première fois.
Il regarde autour de lui.
— Et si je n’avais pas eu peur d’être seul. Avec eux…
Ses yeux retournent sur Roland et une crise de tremblements le saisit, si violente qu’il manque faire tomber les morceaux de viande de l’assiette. Les tremblements finissent par se calmer.
— Mange.
Le Pistolero s’exécute. Cette viande n’est pas seulement comestible, elle est délicieuse. Il réussit à en avaler trois morceaux, puis tout se brouille dans un nouvel
effort de parler mais il ne peut que chuchoter. L’oreille d’Eddie est collée à ses lèvres sauf quand, à intervalles plus ou moins réguliers, elle s’écarte en tremblant parce qu’une nouvelle crise secoue Eddie. Il répète :
— Plus au nord… en remontant la plage.
— Comment tu le sais ?
— Je le sais, voilà tout, chuchote-t-il.
Eddie le regarde.
— Tu es siphonné.
Le Pistolero sourit et tente de replonger dans l’inconscience, mais Eddie le gifle… le gifle avec violence. Les yeux bleus de Roland se rouvrent et, pendant un instant, il y a en eux une telle vie, un tel magnétisme, qu’Eddie semble mal à l’aise. Puis les lèvres d’Eddie se retroussent en un sourire qui est avant tout une démonstration de hargne.
— Ouais, tu peux te rendormir, dit-il, mais pas avant d’avoir pris ta drogue. C’est l’heure. Enfin… au soleil, ou plutôt… je suppose. C’est que je n’ai jamais été scout, moi, je ne peux pas te certifier qu’il est l’heure, mon gars, mais l’approximation devrait suffire pour jouer les assistantes sociales. Allez, ouvre la bouche, Roland. Ouvre-la bien grande pour le docteur Eddie, espèce d’enculé de kidnappeur.
Le Pistolero ouvre la bouche comme un bébé à l’approche du sein maternel. Eddie y lâche deux cachets puis, sans ménagement, y verse de l’eau fraîche. Roland se dit que cette eau doit venir d’un torrent, quelque part dans ces collines à l’est d’ici. Le risque existe que ce soit du poison. Eddie ne saurait distinguer une eau potable d’une eau qui ne l’est pas. Toutefois, Eddie n’a pas l’air de trop mal se porter. Et ai-je vraiment le choix ? se dit-il. Non.
Il avale, tousse, s’étrangle presque, tout cela sous le regard indifférent d’Eddie.
La main de Roland se tend vers Eddie.
Eddie tente de s’écarter.
Les yeux du Pistolero le lui interdisent.
Roland tire Eddie à lui, si près qu’il sent l’odeur de la maladie d’Eddie et qu’Eddie sent l’odeur de la sienne. Le mélange leur fait violence à tous deux, les rend tous deux malades.
— Le choix n’est pas large ici, murmure Roland. Je ne sais pas comment c’est chez toi mais ici, il n’y a qu’une alternative. Rester debout… peut-être vivre, ou mourir à genoux, la tête basse, le nez sur la puanteur de tes aisselles. Très peu… (Il débite au hachoir une quinte de toux.) Très peu pour moi.
— Qui es-tu ? lui hurle Eddie.
— Ton destin, murmure le Pistolero.
— Pourquoi ne peux-tu simplement aller te faire foutre et crever ? lui demande Eddie.
Le Pistolero essaie d’ajouter autre chose mais, avant de le pouvoir, il se met à dériver toujours plus loin alors que les cartes entament un
KA-BLAM !
Roland ouvre les yeux sur un milliard d’étoiles qui tournoient dans le noir puis il les referme.
Il ne sait pas ce qui se passe, mais il pense que tout va bien. Le jeu se déploie toujours, les cartes poursuivent leur
Encore de ces délicieux, de ces suaves morceaux de viande. Il se sent mieux. Eddie aussi a l’air mieux. Mais non sans avoir également l’air soucieux.
— Ils se rapprochent, explique-t-il. Si vilains soient-ils, ils ne sont pas complètement idiots. Ils savent ce que je fais. D’une manière ou d’une autre, ils le savent, et ça ne leur plaît pas. Nuit après nuit, ils se rapprochent. Il serait peut-être astucieux de déménager au lever du jour, si tu en es capable. Sinon ça risque d’être la dernière fois que nous le verrons se lever.
— De quoi tu parles ?
Plus vraiment un murmure mais un souffle rauque, intermédiaire entre le chuchotement et la parole normale.
— D’eux, répond Eddie, montrant la plage. A-ce que châle, eut-ce que chule, et toute cette merde. Je crois qu’ils sont comme nous, Roland : toujours prêts à bouffer mais pas très chauds pour se faire bouffer.
Dans un total sursaut d’horreur, Roland comprend ce qu’étaient ces morceaux de viande blanc-rose qu’Eddie lui a servis. Il reste sans voix, le dégoût lui dérobant le peu qu’il avait réussi à récupérer. Mais sur son visage, le jeune homme voit tout ce qu’il veut dire.
— Comment tu t’imagines que je m’y prenais ? (C’est presque un grognement de rage.) Que je passais commande d’un plat de homard à emporter ?
— C’est du poison, chuchote Roland. C’est ça qui m’a…
— Ouais, c’est ça qui t’a mis hors de combat. Mais, mon cher Roland, c’est aussi du hors-d’œuvre. Car pour ce qui est du poison, les serpents à sonnette s’y connaissent, et il y a pourtant des gens qui en mangent. Paraît que c’est bon, comme du poulet, j’ai lu ça quelque part. Moi, j’ai trouvé que ces bêtes-là ressemblaient à des homards, alors je me suis dit : pourquoi ne pas essayer ? Qu’est-ce qu’on aurait mangé d’autre ? Du sable ? J’ai dégommé un de ces salopards et je l’ai concocté à la sauce Petit Jésus en Culotte de Velours. Il n’y avait rien d’autre, de toute façon, et ça s’est révélé rudement goûteux. J’en descends un chaque soir, juste après le coucher du soleil. Ils ne sont pas très vifs tant qu’il ne fait pas complètement noir. Je ne t’ai jamais vu refuser ce que je t’apportais.
Eddie sourit.
— Ça me plaît de me dire que, dans le lot, j’ai peut-être chopé un de ceux qui ont bouffé Jack. Ça me fait jouir de penser que je suis en train de bouffer ce connard. Ça me tranquillise l’esprit en quelque sorte, tu vois ?