— L’un d’eux a aussi des morceaux de moi dans le corps, dit Roland dans son fantôme de voix. Deux doigts et un orteil.
— Ça aussi, c’est cool.
Eddie continua de sourire. Son visage est très pâle, quelque chose d’un requin… mais il n’a plus autant mauvaise mine, et cette odeur de merde et de mort qui flottait autour de lui comme un linceul semble s’être dissipée.
— Va te faire foutre, s’éraille le Pistolero.
— Voyez-vous ça ! s’exclame Eddie. Roland qui reprend du poil de la bête ! En fin de compte, tu ne vas peut-être pas mourir ! Eh bien, mon cher, je trouve ça fan-tas-tique !
— Vivre, dit Roland, sa voix blanche de nouveau murmure, les hameçons revenus se planter dans sa gorge.
— Ouais ? (Eddie le regarde, puis hoche la tête et répond à sa propre question.) Ouais. Je pense que c’est ton intention. À un moment je me suis dit que tu étais en train de lâcher la rampe, à un autre que c’était déjà fait. Maintenant, il me semble que tu es sur la bonne voie. Les antibiotiques y sont pour quelque chose, bien sûr, mais c’est surtout parce que tu as décidé de te prendre par la main, à mon sens. Le problème, c’est pourquoi. Pourquoi te décarcasses-tu à ce point pour rester en vie sur cette plage merdique ?
La Tour, dessinent les lèvres de Roland, parce qu’il n’est même plus question pour lui d’émettre un son.
— Toi et ta putain de Tour, lâche Eddie qui se détourne, s’apprêtant à partir, puis refait face à Roland, surpris de sentir la main de celui-ci se refermer sur son bras comme une paire de menottes.
Ils se regardent dans les yeux, puis Eddie s’incline.
— D’accord. C’est d’accord !
Vers le nord, articule en silence le Pistolero. Vers le nord, t’ai-je dit. Le lui a-t-il dit ? Il en a l’impression, mais le souvenir s’est perdu. Perdu dans le brassage.
— Comment tu peux le savoir ? lui braille Eddie, soudain frustré.
Il lève les poings comme pour frapper Roland, puis il les baisse…
Je le sais, voilà tout… alors cesse de me faire perdre mon temps et mon énergie avec des questions stupides ! a-t-il envie de répondre, mais avant qu’il n’en ait le loisir, les cartes reprennent leur
traîné, ballotté et cahoté, sa tête désemparée heurtant tour à tour un côté puis l’autre, arrimé par ses propres ceinturons sur quelque espèce de travois mal fichu, et la chanson d’Eddie Dean si étrangement familière qu’il croit d’abord rêver, être en proie au délire :
— Heyyy Jude… dont make it bad… take a saaad song… and make it better…
D’où la connais-tu ? a-t-il envie de demander. M’as-tu entendu la chanter ? Et où sommes-nous ?
Avant qu’il puisse s’enquérir de quoi que ce soit
Cort défoncerait la tête au gamin s’il voyait ce bricolage, pense Roland à la vue du travois sur lequel il a passé la journée, puis il rit. Ça ne ressemble guère à un rire. On croirait plutôt l’une de ces vagues qui déversent leur charge de galets sur la grève. Il ne sait pas quelle distance ils ont parcourue mais c’est bien assez pour qu’Eddie soit complètement vanné. Il est assis sur un rocher dans la lumière qui s’étire, l’un des revolvers du Pistolero sur ses genoux, une outre à moitié vide en bandoulière. Quelque chose fait une petite bosse dans sa poche de chemise. Ce sont les balles rangées à l’arrière des ceinturons — la réserve de « bonnes » balles qui diminue à vue d’œil. Eddie les a nouées dans un morceau de sa propre chemise. La raison majeure qu’a cette réserve de diminuer si vite est que, toutes les quatre ou cinq balles, il s’en trouve une pour refuser de partir.
Eddie, qui a été à deux doigts de s’assoupir, relève maintenant la tête.
— Qu’est-ce qui te fait rire ? demanda-t-il.
Le Pistolero lui fait signe que c’est sans importance. Parce qu’il se trompe, en fait. Cort n’aurait jamais levé la main sur Eddie à cause du travois, si bizarrement fichu, si bancal fût ce truc. Roland croit même possible que Cort ait pu grogner un vague compliment — et c’était si rare, avec lui, que celui à qui il l’adressait ne savait presque jamais quoi répondre et restait bouche bée, comme un poisson frais sorti du baril.
Deux branches de peuplier en constituent les montants. Elles sont de longueur et d’épaisseur approximativement égales et doivent avoir été abattues par le vent. Eddie s’est servi de branches plus petites comme traverses et a procédé à leur assemblage par des moyens hétéroclites pour ne pas dire loufoques, mettant à contribution les ceinturons, la bande enduite de glu qui avait maintenu les sacs de poudre du diable contre ses flancs, ainsi que les lacets de ses Adidas ; jusqu’à la cordelette de boyau du chapeau de Roland. Et, par-dessus l’ensemble, il a disposé la couverture.
Cort ne l’aurait pas cogné parce que, dans l’état où il était, Eddie avait au moins réussi à faire plus que s’asseoir sur les talons, la tête entre les mains pour gémir sur son sort. Il avait fait quelque chose. Il avait essayé.
Et Cort l’aurait peut-être gratifié d’un de ses compliments bourrus, presque hargneux même, parce que, si branque en soit l’aspect, le bricolage paraissait efficace. Les longues traces qui s’étiraient derrière eux sur la grève jusqu’au point où elles semblaient se rejoindre en étaient la preuve.
— Tu en vois un ? demanda Eddie.
Le soleil descend, déroulant un chemin d’or rouge en travers des flots, et le Pistolero se rend alors compte qu’il a pour le moins dormi six heures d’affilée, cette fois. Il se sent plus solide. Il s’assoit et regarde l’océan. Ni la plage ni les terres qui montent se fondre dans le versant occidental des montagnes n’ont beaucoup changé ; s’il relève de faibles variations dans le paysage et dans les détritus (un cadavre de mouette, par exemple, petit tas de plumes ébouriffées à une vingtaine de mètres sur sa gauche, une trentaine en direction de l’eau), rien ne lui donne vraiment l’impression d’avoir avancé.
— Non, dit-il. Ah, si, j’en vois un.
Il tend son bras. Eddie plisse les yeux puis hoche la tête. Alors que le soleil sombre de plus en plus bas et que l’or du chemin se fait de plus en plus sang, les premières homarstruosités s’extraient des vagues et commencent à se répandre sur la plage.
Deux d’entre elles se lancent dans une maladroite course de vitesse vers la mouette morte. La première arrivée bondit dessus, l’ouvre d’un coup de pince et se met à enfourner les restes en putréfaction dans son étrange bec denté.
— I-ce que chic ? demande-t-elle.
— Eut-ce que chule ? répond la perdante. O-ce que…
KA-BLAM !
Le revolver de Roland met fin aux questions de la deuxième créature. Eddie descend la ramasser. Il la saisit par le dos en gardant un œil sur sa collègue, laquelle n’y voit aucun inconvénient, occupée qu’elle est avec le cadavre de l’oiseau. Eddie rapporte sa prise. Elle se tortille encore, haussant et baissant ses pinces, mais ne tarde pas à y renoncer. Sa queue s’arque une dernière fois puis retombe simplement au lieu de fouetter l’air en sens inverse. Les pinces de boxeur pendent lamentablement.
— Le dîner sera bientôt servi, Monsieur, dit Eddie. Monsieur a le choix entre filet d’horreur à carapace et filet d’horreur à carapace. Monsieur se sent-il tenté plutôt par l’un ou l’autre ?