— Que veux-tu dire ?
— Monsieur m’a parfaitement compris, rétorque Eddie. Où est passé ton sens de l’humour, Roland ?
— Il a dû se faire tuer dans une guerre ou une autre.
Réponse qui fait sourire Eddie.
— Tu m’as l’air d’être un peu plus en forme, ce soir.
— Oui, c’est aussi mon impression.
— Bon. Alors tu pourras peut-être marcher un moment demain. Pour parler franc, l’ami, te traîner c’est la croix et la bannière.
— Je ferai un effort.
— C’est tout ce qu’on te demande.
— Toi aussi, tu as l’air mieux, hasarde Roland, et sa voix se brise sur la fin comme celle d’un gosse qui mue. Si je ne m’arrête pas de parler, pense-t-il, je vais me retrouver définitivement aphone.
— Ouais, je crois que je vais survivre. (Il pose un regard vide sur Roland.) Par deux fois, pourtant, tu ne peux pas t’imaginer à quel point ça n’est pas passé loin. La première, quand j’ai pris ton pistolet et que je me le suis appliqué contre la tempe. Je l’ai armé, je l’ai tenu comme ça un moment, puis je l’ai écarté. J’en ai ramené le chien au repos et je l’ai remis dans son étui. L’autre, c’est quand j’ai eu des convulsions, une nuit. Je crois que c’était la deuxième nuit, mais je n’en suis pas sûr. (Il secoue la tête et ajoute quelque chose que le Pistolero ne comprend pas tout en n’y voyant pas mystère :) Le Michigan me fait l’effet d’un rêve, à présent.
Et bien que la voix de Roland se soit de nouveau réduite à ce bruissement de feuilles mortes et qu’il ait conscience qu’il vaudrait mieux pour lui de ne pas parler du tout, il lui reste une chose à savoir :
— Qu’est-ce qui t’a retenu de presser la détente ?
— Je n’ai pas d’autre jean, répond bizarrement Eddie, puis il s’explique : À la dernière seconde, je me suis dit que si je la pressais et que ce soit une de ces putains de balles qui ne partent pas, je n’aurais pas le courage de recommencer. Car une fois que tu as chié dans ton froc, faut que tu le laves tout de suite, ou alors tu vis avec l’odeur pour toujours. C’est Henry qui m’a dit ça. Il l’avait appris au Vietnam. Et comme c’était la nuit, et qu’Omar était de sortie sur le bord de mer avec tous ses copains…
Mais le Pistolero est déjà plié de rire, même si de temps à autre ce sont des grincements inquiétants qui s’échappent de sa gorge. S’autorisant un petit sourire, Eddie reprend :
— Je crois que, dans cette guerre, tu n’as pas perdu ton sens de l’humour plus haut que le coude.
Puis il se lève, s’apprête apparemment à grimper la pente, là où il pourra trouver du bois pour faire un feu.
— Attends, murmure Roland, et Eddie se retourne. Pourquoi, en fait ?
— Parce que tu as besoin de moi, je suppose. Si je m’étais fait sauter la cervelle, tu serais mort. Plus tard, quand tu seras vraiment remis, je réexaminerai peut-être mes options. (Il jette un regard circulaire sur le paysage et pousse un soupir à fendre l’âme.) Il se peut qu’il y ait un Disneyland quelque part dans ton monde, Roland, mais ce que j’en ai vu jusqu’à présent est loin de m’emballer.
Il repart, s’arrête, se retourne encore une fois. Son visage est lugubre quoique la pâleur maladive l’ait quelque peu quitté. Les tremblements se sont réduits à des frissons sporadiques.
— Il y a des moments où tu ne me comprends pas, hein ?
— Oui, murmure le Pistolero. Par moments.
— Bon, je vais être plus clair. Il y a des gens qui ont besoin que les gens aient besoin d’eux. Si tu ne me comprends pas, c’est parce que tu n’es pas de ceux-là. Tu te servirais de moi pour me jeter ensuite comme une vieille chaussette s’il le fallait. Mais Dieu t’a baisé, mon ami. Il t’a donné assez de jugeote pour que tu souffres d’agir comme ça et assez de stoïcisme pour que tu passes outre et que tu le fasses quand même. Tu ne pourrais pas t’en empêcher. Je serais couché là sur cette plage, hurlant pour que tu m’aides, tu me passerais sur le corps si tu n’avais pas d’autre chemin pour atteindre ta putain de Tour. Est-ce que je me trompe ?
Roland ne répond pas, ne fait que regarder Eddie.
— Mais tout le monde n’est pas comme ça. Il y a des gens qui ont besoin que d’autres aient besoin d’eux. Comme dans la chanson de Barbara Streisand. Rebattu mais vrai. Juste une autre façon d’être accro. (Il fixe Roland.) Mais toi, bien sûr, tu es au-dessus de ça. (Roland l’observe.) Sauf pour ta Tour, achève Eddie sur un petit rire grinçant. Tu es accro à la Tour, Roland.
— Quelle guerre était-ce ? murmura Roland.
— Hein ?
— Cette guerre où tu t’es fait dégommer ton sens de la noblesse et de la quête ?
Eddie recule comme si Roland l’avait giflé.
— Je vais aller chercher de l’eau, dit-il. Garde un œil sur les horreurs à carapace. On a fait un bon bout de chemin aujourd’hui, mais je ne sais toujours pas si elles ont un vrai langage.
Puis, pour de bon, il tourne le dos à Roland, mais pas avant que celui-ci n’ait vu ses joues baignées de larmes accrocher les ultimes rayons du soleil couchant.
Roland aussi se tourne. Il se tourne vers la grève et regarde. Les homarstruosités vont et viennent en posant leurs questions, posent leurs questions cependant qu’elles vont et viennent, mais sans qu’aucun de ces mouvements semble avoir un but. Elles sont certes douées de quelque intelligence, mais pas à un niveau suffisant pour communiquer entre elles.
Dieu ne te le crache pas toujours en pleine gueule, songe Roland. La plupart du temps, mais pas toujours. Eddie revient avec le bois.
— Alors, s’enquiert-il. Où tu en es de tes pensées ?
— Je me disais qu’on était très bien ici, croasse Roland. Eddie commence à dire quelque chose mais le Pistolero est fatigué ; il se recouche, regarde les premières étoiles clouter le dais violacé du ciel et
dans les trois jours qui suivirent, l’état du Pistolero ne cessa de s’améliorer. Les lignes rouges sur son bras commencèrent par inverser leur progression puis s’estompèrent et disparurent. Le premier jour, comme prévu, tantôt il marcha, tantôt il se laissa tirer par Eddie. Le jour suivant, le travois devint inutile, ils n’eurent d’autre précaution à prendre que de s’arrêter toutes les une ou deux heures, le temps que la sensation cotonneuse quittât ses jambes. Ce fut durant ces périodes de repos, et dans celles comprises entre leur repas du soir et l’extinction des dernières braises préludant au sommeil, qu’il en apprit un peu plus sur Eddie et son frère. Il se rappela s’être demandé ce qui avait pu rendre leur relation si complexe, voire conflictuelle, mais après que le jeune homme eut amorcé son récit hésitant, sous-tendu par cette hargne rancunière qui naît des grandes douleurs, Roland aurait pu l’arrêter net, aurait pu lui dire : Ne t’en fais pas, Eddie. Je comprends tout.
Sauf que ça n’aurait fait aucun bien à Eddie. Le jeune homme ne parlait pas pour venir en aide à son frère puisque son frère était mort. Il parlait pour enterrer définitivement Henry. Et aussi pour se remettre en mémoire que si Henry était mort, lui ne l’était pas.
Le Pistolero l’écouta donc en silence.
Le fond du problème était simple : Eddie croyait avoir volé la vie de son frère, et celui-ci aussi l’avait cru. Conviction qui pouvait avoir germé seule dans l’esprit de Henry comme il pouvait l’avoir faite sienne à force d’entendre leur mère sermonner Eddie, lui répéter combien elle et Henry s’étaient sacrifiés pour lui, pour qu’il soit aussi protégé que possible dans la jungle de la cité, pour qu’il soit heureux, aussi heureux que possible dans cette jungle de la cité, pour qu’il ne finisse pas comme sa pauvre grande sœur dont il n’avait peut-être même pas vraiment gardé souvenir mais qui avait été si belle, Dieu la protège, dans Sa Grâce éternelle. Selina était avec les anges, et c’était à coup sûr un endroit merveilleux, mais elle ne voulait pas qu’Eddie la rejoigne tout de suite, qu’il se fasse écraser par un dingue de chauffard imbibé d’alcool comme sa sœur ou qu’un dingue de junkie lui troue la peau pour les malheureux vingt-cinq cents qu’il avait en poche et l’abandonne tripes à l’air sur le trottoir, et parce qu’elle ne pensait pas qu’Eddie ait envie d’être tout de suite avec les anges, elle lui conseillait d’écouter son grand frère, de faire ce que son grand frère lui disait de faire et de toujours se rappeler qu’Henry se sacrifiait pour lui par amour.