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— Alors, qu’est-ce que tu en penses ?

— J’en pense que tu es ici.

Eddie se planta, les poings sur les hanches.

— C’est tout ?

— Je n’en sais pas plus.

Ses doigts et son orteil manquants se rappelaient à son souvenir, élancements et démangeaisons qui lui faisaient regretter de n’avoir pas emporté plus d’astines du monde d’Eddie.

— Tu n’as même pas une opinion sur ce que tout ça signifie ? insista ce dernier.

Roland aurait pu montrer sa main droite infirme et dire : Pense plutôt à la signification de ça, triple crétin, mais pareille réplique ne lui vint pas plus à l’esprit que de demander pourquoi, sur la population totale de l’intégralité des univers possibles, il avait fallu que ce soit Eddie qu’il tirât.

— C’est le ka, dit-il, tournant vers Eddie une expression patiente.

— Et c’est quoi, le ka ? (il entendit l’agressivité dans la voix d’Eddie.) Première fois que j’entends ce mot. À part que si tu le dis deux fois de suite, ça devient ce que les gosses disent pour désigner la merde.

— C’est un sens que j’ignore, répondit le Pistolero. Ici, ka veut dire devoir ou destin, ou encore, dans l’usage courant, un endroit où tu dois te rendre.

Eddie se débrouilla pour avoir l’air à la fois consterné, écœuré et amusé.

— Alors, dis-le deux fois, Roland, parce que, au gosse à qui tu parles, des mots comme ça n’évoquent pas autre chose que de la merde.

Le Pistolero haussa les épaules.

— Je n’ai de compétence ni en philosophie ni en histoire, et je me borne à constater que ce qui est derrière est derrière et ce qui est devant, devant. Et cette deuxième partie est du ressort du ka, qui se suffit à lui-même.

— Ah bon ? (Eddie se tourna vers le nord.) Moi, tout ce que je vois devant, c’est au bas mot neuf milliards de kilomètres de cette même putain de plage. Alors si c’est ça dont tu parles, ka et caca sont effectivement synonymes. Car si on a peut-être encore assez de bonnes balles pour refroidir cinq ou six autres de nos copains à pinces, on en sera ensuite réduits à les dégommer à coups de pierre. Donc : où allons-nous ?

Roland se demanda — fugitivement mais quand même — si c’était une question qu’Eddie avait jamais pensé poser à son frère, mais vouloir tirer ça au clair maintenant n’aurait fait que déclencher une discussion stérile. Aussi se contenta-t-il de basculer son pouce vers le nord en disant :

— Là. Pour commencer.

Le regard d’Eddie se porta dans la direction indiquée pour n’y découvrir que l’uniforme étendue de galets gris mêlés de coquillages, ponctuée de rochers. Toutefois, alors qu’il se retournait vers Roland, le sarcasme au bord des lèvres, il vit ses traits baignés d’une sereine certitude. Aussi regarda-t-il de nouveau. Il plissa les yeux, plaça la main dans le prolongement de sa joue pour se les abriter du soleil couchant. Il voulait désespérément voir quelque chose — n’importe quoi, merde ! — même un mirage aurait fait l’affaire, mais il n’y avait rien de rien.

— Raconte-moi tout ce que tu veux comme salades, fit Eddie en détachant ses mots, mais laisse-moi libre d’y voir un putain de tour de cochon. Je te rappelle que j’ai risqué ma vie pour toi chez Balazar.

— J’en suis conscient. (Le Pistolero sourit — rareté qui lui illumina le visage comme une brève éclaircie dans la grisaille d’une journée maussade.) C’est pourquoi je n’ai pas cessé d’être franc avec toi, Eddie. Il y a quelque chose là-bas. Voilà une heure que ça m’est apparu. Au début, j’ai cru qu’il s’agissait seulement d’un mirage, que je prenais mon désir pour une réalité. Mais c’est là. Pas de problème.

Une fois de plus, Eddie s’usa les yeux, se les usa jusqu’à les avoir débordants de larmes.

— Je ne vois rien, finit-il par dire. Rien d’autre que cette plage. Et pourtant, j’ai dix sur dix d’acuité visuelle.

— Je ne sais pas ce que ça veut dire.

— Ça veut dire que, s’il y avait quelque chose à voir, je le verrais !

Mais il avait des doutes, se demandait sur quelle distance ces yeux bleus de tireur d’élite pouvaient voir plus loin que les siens. Courte, peut-être.

Peut-être énorme.

— Tu finiras par la voir, dit le Pistolero.

— Par voir quoi, nom de Dieu ?

— Nous ne l’atteindrons pas aujourd’hui, mais si tu as une aussi bonne vue que tu le dis, tu peux être sûr de la voir avant que le soleil ne soit au ras des flots. À moins que tu ne préfères rester ici à bouder.

— Le ka, fit Eddie comme en un rêve.

Roland hocha la tête.

— Le ka.

— Caca, dit Eddie, qui éclata de rire. Allez, Roland. On fait un pari. Si je n’ai toujours rien vu avant le coucher du soleil, tu me paies un poulet-frites pour le dîner. Ou un Big Mac. Ou n’importe quoi du moment que ce n’est pas du homard.

— Allons-y.

Ils se remirent en marche et, au bas mot une bonne heure avant que l’arc inférieur du soleil ne touchât l’horizon, Eddie commença d’entrevoir une forme au loin — c’était flou, miroitant, indéfinissable, mais nettement reconnaissable comme quelque chose. Quelque chose de nouveau.

— D’accord, dit-il. J’ai vu. Mais tu dois avoir les yeux de Superman.

— De qui ?

— Laisse tomber. Tu sais que tu représentes un cas vraiment phénoménal de décalage culturel ?

— Hein ?

Eddie éclata de rire.

— Laisse tomber. Dis-moi plutôt : qu’est-ce que c’est, ce truc, là-bas ?

— Tu verras bien.

Et Roland redémarra, coupant court à toute autre question.

Vingt minutes plus tard, Eddie pensa avoir vu. Un quart d’heure après, ce fut une certitude. Trois kilomètres, sinon, cinq, l’en séparaient encore, mais il savait ce que c’était. Une porte, bien sûr. Une autre porte.

Ni l’un ni l’autre ne dormit vraiment bien cette nuit-là. Ils furent debout et en route une heure avant que l’aube ne dessinât la silhouette érodée des montagnes, et atteignirent la porte à l’instant même où perçaient, sereins et sublimes, les premiers rayons du soleil matinal. Leurs joues mal rasées s’embrasèrent comme des lampes. Le Pistolero fit de nouveau ses quarante ans, Eddie guère plus que quand Roland avait combattu Cort avec David pour arme.

Cette porte ressemblait en tout point à la première, hormis pour l’inscription :

LA DAME D’OMBRES

— Nous y voilà, dit Eddie presque en un murmure, contemplant cette porte qui, simplement, se dressait là, ses gonds solidaires de quelque charnière invisible entre un monde et un autre, entre un univers et un autre. Elle se dressait là, délivrant son message gravé, aussi réelle que le roc, étrange comme la clarté des étoiles.

— Oui, nous y voilà.

— Le ka.

— Le ka.

— C’est là que tu vas tirer ta deuxième carte ?

— On dirait.

Le Pistolero sut ce qu’Eddie avait en tête alors qu’Eddie lui-même l’ignorait encore. Il le vit faire alors qu’Eddie se croyait encore immobile. Il aurait pu se retourner et casser le bras d’Eddie en deux points avant qu’Eddie ait su ce qui lui arrivait, mais il ne fit rien. Il laissa Eddie subtiliser le revolver de son étui droit. C’était la première fois qu’il se laissait prendre une de ses armes sans en avoir au préalable fait l’offre. Pourtant, il s’abstint de tout geste pour l’en empêcher, se tourna simplement vers lui et le regarda, un regard tranquille et même empreint de douceur.