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Eddie avait le teint livide, les traits creusés, le blanc des yeux qui faisait tout le tour de l’iris. Il tenait à deux mains le lourd revolver mais le canon n’en flottait pas moins, incapable de se fixer sur sa cible.

— Ouvre-la, dit-il.

— Tu es en train de faire une bêtise. (Sa voix était aussi douce que son regard.) Ni toi ni moi n’avons la moindre idée de ce qu’il y a derrière cette porte. Rien ne dit qu’elle donne sur ton univers, à plus forte raison sur ton monde. Pour ce que nous en savons, la Dame d’Ombres peut très bien être dotée de huit yeux et de neuf bras, comme Shiva. En admettant même que cette porte s’ouvre sur ton monde, ce peut être très longtemps avant ta naissance ou bien après ta mort.

Eddie eut un sourire crispé.

— Tu veux que je te dise ? Je suis prêt à échanger le poulet aux hormones et les congés payés sur une plage merdique contre ce qu’il y a derrière la porte n°2.

— Je ne comp…

— Je sais que tu ne comprends pas. Aucune importance. Ouvre cette putain de porte.

Le Pistolero fit non de la tête.

Ils étaient là, dans la claire lumière du petit matin, la porte projetant son ombre oblique vers la mer à marée basse.

— Ouvre ! hurla Eddie. J’y vais avec toi ! Tu piges ? Je t’accompagne ! Ça ne veut pas dire que je vais rester là-bas. Je reviendrai peut-être. En fait, il y a même de grandes chances pour que je revienne. Je te dois bien ça. Tu as toujours été réglo avec moi, j’en ai conscience, ne t’inquiète pas. Il y a simplement que, pendant que tu t’occuperas de cette Nana d’Ombres, je filerai au plus proche Chicken Delight et je m’y prendrai un truc à emporter. Je crois que le modèle familial de trente croquettes ira pour commencer.

— Tu ne bougeras pas d’ici.

— Tu t’imagines peut-être que ce sont des paroles en l’air ? (La voix d’Eddie avait grimpé dans les aigus. Il était à bout. Le Pistolero avait presque l’impression de le voir entièrement tourné vers les profondeurs instables de sa propre damnation. Le pouce du jeune homme commença d’amener au bandé l’antique chien du revolver. Le vent était tombé avec le point du jour et le retrait des flots, et le clic du chien passant au cran d’arrêt se fit nettement entendre.) Tu n’as qu’à essayer.

— C’est bien ce que je compte faire.

— Je te descends ! hurla Eddie.

— Le ka, répondit tranquillement le Pistolero, et il se tourna vers la porte.

Sa main se tendait vers la poignée, mais son cœur était dans l’attente : dans l’attente de voir s’il allait vivre ou mourir.

Le ka.

LA DAME D’OMBRES

CHAPITRE 1

Detta et Odetta

Dépouillé du jargon, voici ce qu’a dit Adler en substance : le schizophrène idéal — en admettant qu’un tel individu existe — serait un homme ou une femme qui non seulement ne serait pas conscient de sa ou de ses autres personnalités, mais qui n’aurait même pas l’impression que quelque chose cloche dans sa vie.

Dommage qu’Adler n’ait jamais connu Detta Walker et Odetta Holmes.

1

— … dernier pistolero, dit Andrew.

Il y avait un bout de temps qu’il parlait mais avec Andrew c’était toujours ainsi, et Odetta avait pris l’habitude de laisser les mots ruisseler à la périphérie de sa conscience comme quand on prend sa douche et qu’on laisse couler l’eau chaude sur la figure et les cheveux. Mais ces mots-là, précisément, firent plus qu’attirer son attention, ils la piquèrent comme une épine.

— Pardon ?

— Oh, rien qu’un article dans le journal, dit Andrew. Je ne sais pas de qui. Je n’ai pas pensé à regarder. Sans doute un de ces gars dans la politique, et probab’que son nom vous dirait quelque chose, Miz Holmes. Faut dire que je l’aimais et que j’ai pleuré le soir où il a été élu…

Elle sourit, émue à son corps défendant. Andrew disait que son bavardage ininterrompu était quelque chose de plus fort que lui, dont il n’était pas responsable, que c’était son atavisme irlandais qui ressortait, et la plupart du temps, c’était effectivement sans importance — rien qu’un bruit de fond, des claquements de langue à propos de parents et d’amis qu’elle ne connaîtrait jamais, un vague brouet d’opinions politiques, des révélations scientifiques farfelues glanées à diverses sources, uniformément farfelues (Andrew était, entre autres, fermement convaincu de l’existence des soucoupes volantes qu’il appelait des ovesnids) — mais là, ce qu’il venait de dire l’avait émue parce qu’elle aussi avait pleuré au soir de l’élection.

— Mais je n’ai pas pleuré quand ce fils de pute — excusez mon latin, Miz Holmes — quand ce fils de pute d’Oswald l’a assassiné, et je n’ai pas pleuré depuis, et ça fait… combien déjà, deux mois ?

Trois mois et deux jours, songea-t-elle, mais elle répondit :

— Oui, quelque chose comme ça.

Andrew hocha la tête.

— Donc, hier, j’ai lu l’article — ça devait être dans le Daily News — au sujet de Johnson qui allait sans doute faire du bon boulot mais que ça ne serait pas pareil. Le gars disait que l’Amérique venait d’assister au passage du dernier pistolero du monde.

— À mon avis, John Kennedy n’était pas du tout ça, dit Odetta, et si sa voix fut plus âpre qu’à l’accoutumée (elle dut l’être car, dans le rétroviseur, Odetta vit Andrew plisser des yeux, surpris — plus un froncement de sourcils, d’ailleurs, qu’un plissement d’yeux), c’était que cette remarque aussi l’avait touchée.

Absurde, mais vrai. Il y avait dans cette citation d’un article de journal : L’Amérique vient d’assister au passage du dernier pistolero du monde, quelque chose qui éveillait en elle de profondes résonances. C’était répugnant, parfaitement inexact-John Kennedy avait été un homme de paix et n’avait rien eu d’un bagarreur du style Billy le Kid, dans la lignée duquel se plaçait plus un Goldwater — mais, sans qu’elle sache pourquoi, cela lui avait donné la chair de poule.

— Bref, le type disait qu’on n’allait pas être à court de maniaques de la gâchette, poursuivit Andrew, posant sur elle des petits regards inquiets dans le rétroviseur. Il a parlé de Jack Ruby, et d’un, de Castro, et de son pote à Haïti…

— Duvalier, dit-elle. Papa Doc.

— Ouais, lui, et Diem aussi…

— Les frères Diem sont morts.

— Bon, il disait que John Kennedy n’avait pas été pareil, voilà tout. Qu’il n’aurait pas hésité à dégainer, mais seulement si quelqu’un de plus faible avait eu besoin de lui pour dégainer à sa place, et seulement dans l’impossibilité de faire autrement. Selon lui, Kennedy avait assez de jugeote pour savoir que parler n’amène parfois rien de bon. Pour savoir que, quand un chien a la rage, il faut l’abattre.

Ses yeux continuaient de la surveiller, pleins d’appréhension.

— Cela dit, c’est simplement un article que j’ai lu.

La limousine remontait maintenant la 5e Avenue, glissant vers Central Park West. L’emblème de la Cadillac, à la pointe du capot, fendait l’air glacial de février.