— Oui, fit Odetta d’une voix très douce, et la tension se relâcha quelque peu dans le regard d’Andrew. Je comprends. Je ne suis pas vraiment d’accord mais je comprends.
Menteuse, fit une voix intérieure, une voix qu’elle était loin d’entendre pour la première fois. Au point d’avoir un nom pour la désigner. C’était la voix de l’Aiguillon. Tu comprends on ne peut mieux et tu es totalement d’accord. Tu peux mentir à Andrew si tu estimes que c’est nécessaire mais, de grâce, ne va pas te mentir à toi-même.
Toutefois cela suscitait les protestations horrifiées d’une part de son être. Dans un monde qui s’était transformé en baril de poudre nucléaire sur lequel étaient assis près d’un milliard d’hommes, voir chez les flingueurs une différence entre bons et méchants était une erreur — d’envergure suicidaire, peut-être. Il y avait trop de mains tremblantes pour tenir la flamme d’une allumette à côté de trop de mèches. Ce monde n’était pas fait pour les pistoleros. S’ils avaient eu leur époque, elle était passée.
L’était-elle ?
Elle ferma les yeux quelques secondes et se massa les tempes. Elle sentait monter l’une de ses migraines. Il ne s’agissait parfois que d’une menace, telles ces barrières de nuages violacés qui s’élaborent par les chauds après-midi d’été pour se déporter ailleurs, pour aller déverser ailleurs leur tourmente.
Elle avait néanmoins le sentiment que, cette fois, l’orage allait éclater, une véritable tempête avec tonnerre, éclairs et grêlons gros comme des balles de golf.
La haie des lampadaires sur la 5e Avenue semblait par trop brillante.
— Comment c’était, Oxford, Miz Holmes ? hasarda Andrew.
— Humide. Février ou pas, c’était très humide. (Elle s’interrompit, s’intimant l’ordre de ne pas prononcer les mots qui s’accumulaient dans sa gorge comme de la bile, de les ravaler. Elle se montrerait inutilement brutale en les disant. Cette histoire de dernier pistolero du monde n’avait guère été qu’un tour de plus de ce moulin à paroles qu’était Andrew. Mais, venant en couronnement du reste, ce fut la goutte qui fit déborder le vase : ce qu’elle n’avait pas à dire lui échappa. Sa voix resta, supposa-t-elle, aussi calme et résolue que toujours mais elle ne fut pas dupe : elle savait reconnaître une gaffe quand elle en entendait une.) L’agent de cautionnement est arrivé très vite avec le montant ; normal, on l’avait prévenu à l’avance. N’empêche qu’ils nous ont retenus aussi longtemps qu’ils ont pu, et moi, je me suis retenue aussi longtemps que j’ai pu, mais sur ce point, je crois qu’ils ont gagné parce que j’ai fini par faire pipi dans ma culotte. (Elle vit un nouveau tressaillement froisser les yeux d’Andrew et voulut s’arrêter, en fut incapable.) Voyez-vous, c’est ça qu’ils veulent vous faire rentrer dans le crâne. En partie, je suppose, parce que ça vous fait peur, et qu’une personne qui a peur est susceptible de ne pas redescendre les embêter dans leurs chers États du Sud. Mais je crois que la plupart d’entre eux — même les plus bouchés, ce qu’ils sont loin d’être en général — savent que, quoi qu’ils fassent, les choses finiront par changer, et ils sautent donc sur l’occasion de vous avilir tant qu’ils en ont encore les moyens. De vous apprendre qu’il est possible de vous avilir. Vous avez beau jurer par Dieu le Père, par son Fils et par toute la cohorte des saints que jamais, au grand jamais, vous ne vous souillerez, s’ils vous retiennent trop longtemps, vous finissez par le faire. Ce qu’ils veulent vous inculquer, c’est que vous n’êtes qu’un animal en cage, pas plus que ça, pas mieux que ça. Alors, j’ai fait pipi dans ma culotte. J’en sens encore l’odeur et celle de cette maudite cellule. Ils disent que nous descendons du singe, vous savez. Et c’est exactement ce que j’ai l’impression de sentir. Le singe.
Elle vit les yeux d’Andrew dans le rétroviseur et fut désolée de ce qui s’y lisait. Parfois, l’urine n’était pas la seule chose impossible à retenir.
— Navré, Miz Holmes.
— Non, dit-elle, se massant de nouveau les tempes. C’est moi qui suis navrée. Ce furent trois jours plutôt éprouvants.
— J’imagine, dit-il sur un ton de vieille fille scandalisée qui la fit rire malgré elle.
Mais, dans l’ensemble, elle ne riait pas. Elle avait cru savoir dans quoi elle se lançait, avoir pleinement mesuré l’horreur que ce pouvait être. Et elle s’était lourdement trompée.
Plutôt éprouvants. Bon, c’était une façon de décrire ces trois jours à Oxford, Mississippi. Une autre aurait pu être d’en parler comme d’une courte saison en enfer. Mais il y avait certaines choses impossibles à dire. Que la mort même n’aurait pu vous arracher… à moins d’avoir à en témoigner devant le Trône de Dieu, le Père Tout-Puissant, là où, supposait-elle, même les vérités qui déclenchent des tempêtes dans cette étrange gelée grise qu’on avait entre les oreilles (gelée grise que les savants prétendaient dépourvue de nerfs, et si ça n’était à se tordre de rire, elle ne voyait pas ce qui pouvait l’être) devaient être avouées.
— Ce que je veux, c’est simplement rentrer à la maison, prendre un bain, prendre un bain, prendre un bain, dormir, dormir, dormir. Après, je pense être fraîche comme une rose.
— Sûr ! Comme une rose !
Andrew avait quelque chose à se faire pardonner, et cet écho était la meilleure tentative d’excuse qu’il pouvait produire. En outre, il ne voulait pas prendre le risque de pousser plus loin la conversation. Le trajet se poursuivit donc dans un inhabituel silence jusqu’à l’immeuble victorien dont la masse grise occupait l’angle de la 5e Avenue et de Central Parle South. Un immeuble des plus select qui faisait d’elle quelqu’un de bien en vue, supposait Odetta, consciente qu’il y avait là, dans ces appartements huppés, des gens qui, pourtant, ne lui auraient jamais adressé la parole sauf cas de force majeure. Consciente, oui, mais s’en fichant comme de l’an quarante. Par ailleurs, elle les dominait, ce qu’ils savaient pertinemment. Il lui était plus d’une fois venu à l’esprit que certains d’entre eux devaient se sentir atrocement humiliés à l’idée qu’une négresse habitait l’appartement en terrasse de ce vénérable et splendide immeuble victorien où, en un autre temps, les seules mains noires admises avaient été gantées de blanc, ou à la rigueur du fin cuir noir des chauffeurs de maître. Humiliation qu’elle espérait réellement atroce, se reprochant de se montrer méchante et animée de sentiments bien peu chrétiens, mais c’était plus fort qu’elle. De même qu’elle n’avait pu réprimer le jet souillant la soie fine de ses dessous français, elle ne pouvait pas davantage empêcher cet autre débordement de pisse. C’était mesquin, totalement indigne d’une chrétienne et, presque aussi grave — non, pire, pour autant que le Mouvement était concerné — c’était improductif. Ils allaient conquérir les droits qu’il leur fallait conquérir, et probablement cette année : Johnson, pénétré de l’héritage que lui avait laissé entre les mains le président assassiné (et souhaitant peut-être planter un autre clou dans le cercueil de Barry Goldwater) allait faire plus que veiller à la mise en place des droits civiques ; il allait, si nécessaire, imposer l’adoption de la loi électorale. Il était donc essentiel de réduire les frictions. Il y avait encore du pain sur la planche. Loin de faciliter l’évolution des choses, la haine ne pouvait que l’entraver.
Mais, parfois, on n’en continuait pas moins de haïr.
Telle était l’autre leçon que venait de lui donner Oxford Town.
Detta Walker n’avait strictement aucun intérêt pour le Mouvement et occupait un logement nettement plus modeste. Elle vivait dans le grenier d’un immeuble lépreux de Greenwich Village. Odetta ignorait tout de la soupente et Detta tout du penthouse, ce qui, pour soupçonner quelque anomalie à cette répartition des choses, ne laissait que le chauffeur, Andrew Feeny. Il était entré au service du père d’Odetta quand elle avait quatorze ans et que Detta Walker n’existait pour ainsi dire pas.