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Pour Roland, c’était une sensation radicalement étrangère… mais, la voix suraiguë, Eddie l’interrompit dans ses pensées.

— Pourquoi pas, merde ? Pourquoi pas ?

— Parce que c’est pas du poulet que tu veux, je le sais. Je connais même jusqu’aux mots que tu emploies pour en parler, Eddie. Tu veux te « faire un fix ». Tu veux te « recharger ».

— Et alors ? hurla Eddie. Même si c’est pour ça, qu’est-ce que ça change ? J’ai dit que je reviendrai ici avec toi ! Tu as ma parole ! Je ne dis pas ça en l’air : tu as ma putain de parole ! Qu’est-ce qu’il te faut de plus ? Tu veux que je te le jure sur ma mère ? OK. Je te le jure sur ma mère ! Tu veux que je te le jure sur mon frère Henry ? Parfait, je te le jure ! Je te le jure ! Je te le JURE !

Enrico Balazar aurait pu le lui dire, mais Roland n’avait pas à apprendre des pareils de Balazar un tel truisme de l’existence : Ne jamais faire confiance à un junkie.

D’un signe de tête, il montra la porte.

— Jusqu’à la Tour au moins, cette part de ta vie est close. Après, je m’en fiche. Après, tu seras libre d’aller au diable, et comme bon te semblera. Mais jusque-là, j’ai besoin de toi.

— Ah, tu es un putain de salaud de menteur, fit Eddie avec douceur, sans émotion perceptible dans sa voix, mais le Pistolero vit dans ses yeux le scintillement des larmes. Tu sais très bien qu’il n’y aura pas d’après, ni pour moi, ni pour elle, ni pour Dieu sait qui sera ce troisième type. Et probablement pas pour toi non plus… tu as la même putain de touche de crevard qu’Henry sur la fin. Si tu ne lâches pas la rampe sur le chemin de ta Tour, tu peux être sûr de le faire une fois que nous y serons. Alors pourquoi me mens-tu ?

Une forme assourdie de honte s’installa en Roland qui cependant ne fit que répéter :

— Pour le moment du moins, cette part de ta vie est close.

— Voyez-vous ça ? Eh bien, j’ai quelque chose à t’apprendre, Roland. Je sais ce qui va arriver à ton vrai corps une fois que tu auras franchi cette porte et que tu occuperas celui de la Dame. Je le sais parce que c’est tout vu d’avance. Je n’ai même pas besoin de tes armes. Je te tiens par la fameuse barbichette, mon ami. Tu pourras même tourner la tête de cette femme comme tu as tourné la mienne et regarder ce que je fais de ton enveloppe mortelle pendant que tu n’es plus que ton putain de ka. J’aimerais pouvoir attendre la tombée de la nuit et te traîner au bord de l’eau. Comme ça tu pourrais vérifier que les homards te trouvent à leur goût. Mais j’ai bien peur que ce ne soit pas possible. Tu vas être beaucoup trop pressé de rentrer.

Eddie marqua une pause. Le raclement du ressac et l’appel de conque soutenu du vent parurent soudain se hisser au niveau du vacarme.

— Je pense donc me borner à te trancher la gorge avec ton propre couteau.

— Et fermer cette porte à jamais.

— Je ne fais que te prendre au mot. Cette part de ma vie est close, dis-tu. Je ne pense pas que tu veuilles seulement dire l’héro. Tu parles de New York, de l’Amérique, de mon époque, de tout. Alors si c’est comme ça, il n’est pas question que je joue un rôle dans le restant de la pièce. Le décor et les acteurs craignent un max. Il y a des moments, Roland, où comparé à toi, Jimmy Swaggart aurait presque l’air sain d’esprit.

— D’extraordinaires merveilles nous attendent, dit Roland. De grandioses aventures. Et plus encore, c’est une quête à poursuivre, une occasion qui t’est donnée de racheter ton honneur. Autre chose aussi. Tu pourrais être pistolero. Rien n’exige après tout que je sois le dernier. Tu en as l’étoffe, Eddie. C’est en toi. Je le vois. Je le sens.

Eddie éclata de rire en dépit des larmes qui continuaient de rouler sur ses joues.

— Génial ! Absolument génial ! Exactement ce dont j’ai besoin ! Tu sais, Henry, mon frère ? Il a été pistolero. Dans un coin qui s’appelle le Vietnam. Ça a été super pour lui. Il aurait fallu que tu le voies quand il piquait du nez pour de bon. Il ne pouvait plus trouver le chemin des chiottes sans qu’on l’aide. S’il n’y avait personne pour l’y emmener, il restait là collé devant la télé et il se chiait dessous. Ah, c’est vraiment le super pied d’être pistolero. Je le vois bien. Mon frère en est sorti camé jusqu’à la moelle et toi tu es complètement jeté.

— Peut-être ton frère n’avait-il pas une vision très nette de l’honneur.

— Peut-être pas, effectivement. On ne s’est jamais très bien représenté ce que c’était dans les cités. Juste un mot que tu mets derrière Votre si tu te fais piquer à fumer un pétard ou à dépouiller un mec et qu’on te traîne en justice pour ça. (Eddie se mit à rire alors que, pourtant, les larmes redoublaient et inondaient ses joues.) Passons à tes amis. Ce type dont tu n’arrêtes pas de parler en dormant, par exemple, ce Cuthbert…

Malgré lui, le Pistolero sursauta. Toutes ses longues années d’entraînement avaient été impuissantes à réprimer ce sursaut.

— Est-ce qu’eux aussi ont avalé toutes ces salades que tu débites sur le ton d’un putain de sergent recruteur des Marines ? Ces histoires d’aventure, de quête, d’honneur ?

— Ils avaient une notion claire de ce qu’est l’honneur, oui, répondit lentement Roland, pensant aux disparus.

— S’en sont-ils mieux sortis que mon frère d’avoir porté les armes ?

Le Pistolero garda le silence.

— Je sais ce que tu es, poursuivit Eddie. Des types comme toi, j’en ai croisé des tas. T’es rien qu’un cinglé de plus à chanter : Soldats du Christ avec un drapeau dans une main et un pistolet dans l’autre. J’en ai rien à cirer de l’honneur. Tout ce que je veux, c’est du poulet et un fix. D’abord du poulet, et ensuite un fix. Donc, je t’avertis : tu es libre de franchir cette porte, mais à l’instant même où tu seras parti, je zigouille ce qui reste ici de toi.

Le Pistolero continua de ne rien dire.

Eddie eut un petit sourire de travers et, d’un revers de main, essuya les larmes sur ses joues.

— Tu veux que je te dise comment on appelle ça chez nous ?

— Comment ?

— Un match nul.

Un moment, ils ne firent que se regarder l’un l’autre, puis les yeux de Roland se rivèrent sur l’ouverture. Tous deux avaient eu partiellement conscience — Roland un peu plus qu’Eddie — qu’il s’était produit un autre de ces brusques virages, sur la gauche cette fois. Il y avait là un étincellement de joyaux, quelques-uns sous vitrine, la plupart non protégés, ce qui fit supposer au Pistolero qu’il s’agissait d’imitations, de ce qu’Eddie aurait appelé du bijou fantaisie. Les mains noires examinèrent quelques pièces — comme ça, en passant, sembla-t-il — et, sur ces entrefaites, une autre vendeuse apparut. Suivit une conversation à laquelle ni lui ni Eddie ne prêtèrent vraiment attention, puis la Dame demanda à voir quelque chose. La vendeuse s’éloigna, et ce fut alors que les yeux de Roland retournèrent se fixer sur la scène.

Les mains réapparurent. Elles tenaient un sac. Il s’ouvrit. Et les mains soudain s’activèrent à y enfourner des choses, au hasard, apparemment… non, c’était presque certain.

— Bon, dit Eddie avec une ironie amère. Je vois que tu ramasses un bel équipage. Tu as commencé par un échantillon de junkie blanc, et voilà que tu récoltes une de ces voleuses à l’étalage noi…

Mais Roland marchait déjà vers la porte entre les mondes, sans perdre un instant, ne se souciant plus d’Eddie.