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TROP

Exact.

C’était :

TROP

Il allait renoncer à la carrière de charcuteur. Il allait renoncer parce que

TROP C’ÉTAIT TROP

Il allait renoncer parce que Popeye avait pour devise : C’est tout ce que je peux supporter et je n’en supporterai pas plus, et que Popeye avait foutrement raison.

Il avait tiré la chasse puis s’était recouché, avait presque instantanément sombré dans le sommeil et ne s’était réveillé que pour constater qu’il voulait toujours être médecin, et que c’était une sacrée bonne chose de le savoir pour de bon, qui justifiait peut-être tout le reste, qu’on lui donnât le nom d’Unité Mobile d’Urgence ou de Sang à la Une ou de Reconnaissez-moi C’t Air.

Il voulait toujours être médecin.

Il connaissait une dame habile aux travaux d’aiguille. Il la paya dix dollars — qu’il ne pouvait se permettre pourtant de dépenser — pour qu’elle lui brodât un petit canevas désuet où était écrit :

Si tu peux encaisser ça, tu peux encaisser n’importe quoi.

Oui. Exact.

Le sale boulot dans le métro survint quatre semaines plus tard.

2

— Cette fille, elle était sacrément bizarre, hein ? fit Julio.

George poussa un soupir intérieur de soulagement. Julio n’aurait-il pas abordé le sujet que lui-même se serait déballonné pour le faire. Il était interne et, un de ces jours, allait être docteur en titre — il en avait la certitude à présent —, mais Julio était un ancien, et on ne disait pas n’importe quoi devant un ancien. Il se serait mis à rire et aurait lâché : Merde, c’est la millième fois que je vois ça, gamin. Va me chercher une serpillière pour éponger les flaques de c’te pluie avec laquelle t’es venu. Y en a encore partout.

Mais il semblait que Julio n’eût pas vu ça mille fois, ce qui n’était pas plus mal car George avait vraiment envie d’en parler.

— Ouais, sûr qu’elle était bizarre. On aurait dit qu’elle était deux personnes distinctes.

George avait la surprise de voir que c’était maintenant Julio qui semblait soulagé ; il en fut accablé de honte. Julio Estavez, qui jusqu’à la fin de ses jours ne serait jamais autre chose qu’un type au volant d’une limousine avec une paire de gyrophares rouges sur le toit, venait de montrer plus de courage que lui-même n’avait été fichu d’en rassembler.

— Bravo, doc, vous avez tapé dans le mille.

Julio sortit un paquet de Chesterfield et s’en colla une au coin des lèvres.

— Ces saletés vont vous tuer, l’ami, dit George.

Le Cubain hocha la tête et lui tendit le paquet.

Un moment, ils fumèrent en silence. Les deux infirmiers étaient peut-être descendus draguer au Village, comme avait dit Julio… mais il se pouvait qu’ils aient simplement estimé à leur tour que trop c’était trop. George avait eu la trouille, d’accord, pas question d’en douter. Mais il savait aussi que c’était lui qui avait sauvé la fille, pas les infirmiers, et savait que Julio en avait pris conscience, que c’était peut-être la vraie raison pour laquelle il l’avait attendu. La vieille Noire avait certes donné un coup de main, ainsi que ce jeune Blanc qui avait téléphoné aux flics alors que tout le monde (hormis la vieille) restait planté là à regarder comme si c’était un putain de film, ou un feuilleton télé, quelque chose du genre — un épisode de Peter Gunn, pourquoi pas ? — , mais au bout du compte, tout avait reposé sur lui, sur un petit toubib paniqué faisant son boulot le mieux possible.

La fille attendait ce moyen de transport urbain que Duke Ellington tenait en si haute estime : le fabuleux métro de la Ligne A. Juste une jolie petite Noire en jean et chemise kaki en train d’attendre le fabuleux métro de la Ligne A pour remonter quelque part dans les beaux quartiers.

Et quelqu’un l’avait poussée.

George Shavers ignorait si la police avait pincé l’ordure qui avait fait ça — il l’ignorait et s’en fichait. Son boulot, c’était cette fille qui était tombée sur les rails, juste devant le fabuleux métro de la Ligne A, et avait eu de la veine d’éviter le troisième, ce fabuleux troisième rail qui lui aurait fait ce qu’à Sing-Sing l’État de New York fait aux sales types qui ont décroché un voyage à l’œil dans ce fabuleux métro qu’ils appellent le Cracheur d’Étincelles.

Oh, les miracles de l’électricité.

Elle avait bien essayé de se sauver à quatre pattes, mais le temps manquait et la fabuleuse rame débouchait déjà du tunnel dans le crissement des freins, dans des gerbes d’étincelles, parce que le machiniste l’avait vue mais qu’il était trop tard, trop tard pour lui et trop tard pour elle. Les roues d’acier de ce fabuleux métro de la Ligne A l’avaient rattrapée, lui sectionnant les jambes juste au-dessus du genou. Et alors que tout le monde (sauf le jeune Blanc qui s’était rué sur le téléphone alerter les flics) restait là à s’astiquer le manche (ou le bouton, supposait George), la vieille Noire avait sauté dans la fosse — récoltant ainsi une hanche démise et la Médaille du Courage que lui remettrait plus tard le Maire — et s’était arraché son foulard de la tête pour improviser un garrot autour d’une des cuisses pissant le sang de la fille. Le jeune Blanc braillait à l’autre bout du quai, réclamant une ambulance, et la mémé de couleur braillait au fond de son trou, réclamant de l’aide… une cravate… quelque chose… n’importe quoi, pour l’amour du ciel… et il avait fini par y avoir un vieux monsieur blanc, genre homme d’affaires, pour à contrecœur se délester de sa ceinture, et la vieille avait levé les yeux vers lui pour prononcer les mots qui allaient faire la une du Daily News du lendemain, qui allaient faire d’elle une héroïne cent pour cent américaine : « Merci, mon frè’e. » Puis elle avait bouclé la ceinture autour de la cuisse gauche de la jeune femme à mi-chemin entre la fourche du jean et l’endroit où elle avait eu un genou avant l’arrivée du fabuleux métro de la Ligne A.

George avait entendu quelqu’un dire à un autre que les derniers mots de la jeune Noire avant de tourner de l’œil avaient été : « Qui c’était c’t enculé d’cul blanc ! Il peut êt’sûr que j’vais l’t’ouver pou’lui fai’la peau ! »

Il n’y avait pas de trou assez haut sur la ceinture pour que la vieille Noire y pût coincer l’ardillon, aussi continua-t-elle de tirer dessus jusqu’à l’arrivée de Julio, de George et des deux infirmiers.

George se souvenait de la ligne jaune, de sa mère lui répétant qu’il ne devait jamais, sous aucun prétexte, franchir cette ligne jaune quand il attendait le métro (fabuleux ou non), se souvenait de l’odeur de graisse et d’électricité qui s’était refermée sur lui quand, après avoir franchi la ligne jaune, il avait sauté à bas du quai, se souvenait de s’être retrouvé dans une étuve. Une chaleur atroce, qui semblait émaner de lui, de la vieille Noire, de la jeune, de la rame, du tunnel, du ciel invisible au-dessus de leur tête, et de l’enfer en dessous. Il se rappelait avoir pensé : Si on me colle un brassard pour mesurer ma tension, je suis sûr de faire sauter le cadran, et il s’était calmé, avait gueulé qu’on lui passe sa trousse, et quand l’un des infirmiers la lui avait apportée au bord du quai, prêt à bondir le rejoindre dans la fosse, il lui avait dit de se tirer, et l’infirmier avait eu l’air surpris comme s’il voyait George Shavers pour la première fois, et il s’était tiré.