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— D’accord. Mais vous savez très bien où vous avez perdu conscience de l’écoulement du temps, et ce n’était pas à Oxford Town.

— Laissez-moi tranquille, dit-elle d’un ton morne.

Eddie vit Roland qui redescendait vers eux, ses outres pleines, une autour de la taille, l’autre en bandoulière. Il avait l’air exténué.

— Je voudrais vous aider, ajouta-t-il à l’adresse d’Odetta. Mais pour que ce soit possible, il me faudrait être réel, je crois.

Il s’attarda encore un moment près d’elle mais elle gardait la tête baissée, continuait de se masser les tempes.

Il alla à la rencontre du Pistolero.

8

— Assieds-toi. Tu as l’air à bout de forces.

— Je le suis. Je recommence à être malade.

Eddie posa les yeux sur les lèvres craquelées de son compagnon, sur ses joues et son front qu’embrasait la fièvre et hocha la tête.

— J’espérais qu’il n’en serait rien, mais je ne peux pas dire que ça me surprenne. Le coup de batte des antibios était trop mou pour un parcours complet. Balazar n’avait pas assez de Keflex.

— Je ne comprends pas.

— Avec la pénicilline, il te faut poursuivre le traitement un certain temps pour triompher de l’infection. Sinon, tu ne fais que la suspendre. Passent quelques jours et elle réapparaît. Il n’y a plus qu’à retrouver du Keflex. Et on a encore une porte qui nous attend. Dans l’intervalle, tu vas simplement avoir à te ménager.

Eddie songeait toutefois non sans inquiétude au handicap d’Odetta et aux trajets de plus en plus longs qu’ils allaient avoir à faire pour trouver de l’eau. Il se demanda si Roland aurait pu choisir un pire moment pour sa rechute. Sans doute, mais c’était déjà assez gratiné comme ça.

— Il faut que je te dise quelque chose à propos d’Odetta.

— C’est son nom ?

— Oui.

— Il est charmant.

— Ouais, c’est aussi mon avis. Ce qui l’est moins, c’est ce qu’elle pense de cet endroit. Elle est persuadée de pas y être pour de vrai.

— Je sais. Et elle n’a pas l’air de me porter dans son cœur, hein ?

Non, pensa Eddie. Même si ta fonction de croquemitaine ne te rend pas plus réel à ses yeux.

Il le pensa mais n’en dit rien, et se contenta de hocher la tête.

— Les raisons sont presque les mêmes, dit le Pistolero. Ce n’est pas la femme que j’ai ramenée de là-bas. Pas du tout.

Eddie ouvrit de grands yeux puis acquiesça, tout excité. Le reflet entrevu dans la glace de la cabine d’essayage… ce visage tordu par la haine… bon Dieu, Roland avait raison. Rien d’Odetta.

Puis il se rappela les mains qui avaient farfouillé négligemment dans les foulards, enfournant tout aussi négligemment la quincaillerie dans le sac ouvert sur les genoux… comme si, lui avait-il semblé, comme si elle avait voulu se faire prendre.

Il y avait eu des bagues sur ces mains.

Les mêmes bagues.

Ce qui n’impliquait pas nécessairement les mêmes mains, s’écria-t-il mentalement, mais ça ne tint pas plus d’une seconde. Il les avait étudiées, ces mains. C’étaient les mêmes doigts, longs, fuselés, tout en finesse.

— Non, reprit le Pistolero. Ce n’est pas elle.

Son regard bleu se posa sur Eddie, l’examina.

— Les mains…

— Écoute. Écoute-moi bien. Notre vie peut en dépendre. La mienne parce que je suis de nouveau mal, la tienne parce que tu es amoureux.

Eddie ne dit mot.

— Elles sont deux dans un même corps. C’était une femme quand je suis entré en elle, une autre quand j’ai franchi la porte.

Là, Eddie ne vit plus rien à dire.

— Et ce n’est pas tout. Il y a quelque chose d’étrange, que je n’ai pas compris, ou alors que j’ai compris mais qui m’a échappé depuis. Et qui semble important.

Les yeux de Roland se portèrent au-delà d’Eddie sur le fauteuil roulant échoué, solitaire, au bout de sa courte trace qui naissait de nulle part. Puis ils se reportèrent sur le jeune homme.

— Je n’y comprends pas grand-chose, ni comment une telle chose peut être possible. Mais il te faut rester sur tes gardes. Ça, tu le comprends ?

— Oui.

Eddie se sentait comme si l’air dans ses poumons s’était raréfié. Il comprenait — du moins avait-il cette espèce de compréhension d’un rat des salles obscures — ce dont parlait le Pistolero — mais le souffle lui manquait pour l’expliquer… en tout cas pour l’instant. C’était comme si Roland le lui avait extirpé à coups de pied.

— Bien. Parce que la femme dans laquelle je me suis retrouvé de l’autre côté de la porte était aussi dangereuse que ces espèces de homards géants qui sortent des vagues à la tombée de la nuit.

CHAPITRE 4

Detta de l’autre côté

1

Il te faut rester sur tes gardes », avait dit le Pistolero. Mais en dépit de l’accord exprimé, il n’en restait pas moins certain qu’Eddie ne savait pas de quoi il parlait. Toute la part profonde de sa conscience, celle qui héberge ou non l’instinct de survie, n’avait pas capté le message. Le Pistolero s’en aperçut. Et ce fut une chance pour Eddie.

2

Au beau milieu de la nuit, les yeux de Detta Walker basculèrent, grands ouverts. Il y scintillait la clarté des étoiles et une conscience aiguë de la situation.

Elle se souvenait de tout, de la résistance qu’elle leur avait opposée, comment ils avaient fini par l’attacher dans son fauteuil, et la manière dont ils l’avaient narguée, ne cessant de la traiter de sale négresse, sale négresse.

Elle se rappelait les monstres sortant des vagues et l’un des deux hommes — le plus vieux — en tuant un. Le jeune avait allumé un feu pour faire cuire la prise puis il s’était approché d’elle avec un sourire mauvais et lui avait tendu un morceau fumant de chair de monstre. Elle l’avait frappé au visage et il lui avait dit : « Bon, parfait, tu finiras bien par changer d’avis, sale négresse. On va bien voir si tu ne changes pas d’avis. » Puis lui et le Vraiment Méchant avaient sorti un quartier de bœuf et l’avaient lentement, délicieusement rôti sur les braises de ce feu allumé sur cette plage inconnue où ils l’avaient amenée.

Tentation terrible que le parfum de ce bœuf grésillant sur les braises mais elle n’en avait rien montré. Même quand le jeune lui en avait agité un morceau sous le nez en serinant : « Mords dedans, sale négresse, allez, mords dedans », elle était restée de marbre, entièrement renfermée sur elle-même.

Puis elle avait dormi et maintenant elle était réveillée. Ils l’avaient détachée. Elle n’était même plus dans le fauteuil mais allongée entre deux couvertures, largement au-dessus de la limite des marées hautes que les homards géants continuaient d’arpenter, tout en posant leurs questions absurdes, débarrassant l’air des mouettes bizarres qui avaient la malchance de passer à leur portée.

Elle tourna la tête à gauche, n’y vit rien.

Elle la tourna à droite et son regard rencontra les deux types endormis, enroulés dans leurs couvertures. Le jeune était le plus proche et c’était à côté de lui que le Vraiment Méchant avait posé ses ceinturons après les avoir retirés.

Les pistolets dépassaient des étuis.

Tas fait une connerie, cul blanc, pensa Detta, et elle roula sur sa droite, constata que le crissement du sable grossier sous son corps restait inaudible, couvert par le vent, par les vagues et par l’interrogatoire plaintif des créatures. Telle l’une d’entre elles, les yeux brillants, elle commença de ramper vers les ceinturons.