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— Ce doit être dans sa nature, répondit le jeune homme avant de s’éloigner aussitôt en quête de pierres utilisables.

Roland ne haussait pour ainsi dire jamais la voix. La réflexion d’Odetta pouvait reposer en partie sur l’éclat de ce matin — Rien à foutre des cartouches ! — mais pour le reste, cela semblait relever d’un faux souvenir, et d’un temps où elle croyait avoir été elle-même.

Il suivit les consignes de Roland et tua trois homarstruosités, si concentré sur la tâche de broyer la tête de la dernière qu’il fut bien près d’être le gibier d’une quatrième. Elle s’était approchée sur sa droite et, quand il vit ses pinces se refermer sur l’emplacement occupé une seconde auparavant par son pied et par sa jambe, il ne put s’empêcher de penser aux doigts manquants du Pistolero.

Il fit cuire ses proies sur un feu de bois sec — l’empiétement croissant des collines et leur végétation de moins en moins clairsemée facilitaient la recherche d’un combustible efficace ; c’était déjà ça — cependant que les dernières lueurs du jour abandonnaient le ciel occidental.

— Regarde, Eddie ! s’écria-t-elle. (Il suivit la direction du doigt qu’elle levait et vit une étoile isolée scintillant sur le sein de la nuit.) N’est-ce pas magnifique ?

— Si.

Et soudain, sans le moindre motif, les yeux d’Eddie se remplirent de larmes. Où donc au juste avait-il passé sa putain de vie ? Où l’avait-il passée, à quoi l’avait-il employée, qui avait-il eu à ses côtés, et pourquoi se sentait-il soudain si lugubre, si fondamentalement abusé par l’existence ?

Le visage d’Odetta renversé vers le ciel était d’une beauté phénoménale, irréfutable sous cette lumière, mais d’une beauté dont la jeune femme n’avait pas conscience, elle qui n’avait d’yeux que pour l’étoile et accompagnait ses regards émerveillés d’un rire très doux.

— Brillante étoile dans le ciel noir… dit-elle, puis elle s’interrompit, le regarda. Tu connais ?

— Oui, fit-il, gardant les yeux rivés au sol.

Sa voix restait assez claire mais, s’il levait la tête, elle allait voir qu’il pleurait.

— Alors aide-moi. Mais il faut que tu regardes.

— D’accord.

Il essuya ses larmes d’un revers de main et regarda l’étoile avec elle.

Brillante étoile… (elle le regarda de nouveau et il se joignit à elle)… dans le ciel noir…

La main d’Odetta se tendit, tâtonnante, et il la saisit. Deux mains, l’une d’un délicieux brun clair chocolat au lait, l’autre de la blancheur tout aussi délicieuse d’une gorge de colombe.

— Première étoile que je vois ce soir, firent-ils à l’unisson, garçon et fille pour le moment, pas encore homme et femme comme ils le seraient tout à l’heure quand il allait faire nuit noire et qu’elle allait l’appeler, lui demander s’il dormait, qu’il allait répondre non et qu’elle lui demanderait s’il voulait bien la prendre dans ses bras parce qu’elle avait froid. Un vœu je fais sous le ciel noir…

Ils se regardèrent et il lui vit les joues baignées de larmes. Les siennes lui remontèrent aussi aux yeux et il les laissa se répandre sans rien faire pour les cacher. Il n’en éprouva nulle honte mais un soulagement indicible.

Ils se sourirent.

— … exauce le vœu que je fais ce soir, dit Eddie qui pensa : Toi pour toujours.

— … exauce le vœu que je fais ce soir, fit-elle, en écho, pensant : Si je dois mourir dans cet endroit étrange, que ce ne soit pas trop dur et que ce bon jeune homme soit à mes côtés.

— Je suis navrée d’avoir pleuré, dit-elle en s’essuyant les yeux. Ce n’est pas mon habitude mais cette journée…

— … a été un vrai calvaire, acheva-t-il à sa place.

— Oui. Et tu as besoin de manger, Eddie.

— Toi aussi.

— J’espère que ça ne me rendra pas de nouveau malade.

Il lui sourit.

— Je ne crois pas.

6

Plus tard, sous le lent menuet des galaxies insolites, ils s’abandonnèrent l’un à l’autre, partageant le sentiment de n’avoir jamais vécu l’acte d’amour avec une telle douceur, une telle plénitude.

7

Ils furent en route avec l’aube, filant à la même allure que la veille, et, vers neuf heures, Eddie se prit à regretter de n’avoir pas demandé à Roland ce qu’il faudrait faire s’ils parvenaient au mur de collines sans aucune porte en vue. La question semblait avoir son importance car ce point allait bientôt être atteint. Les collines ne cessaient de se rapprocher, non plus parallèles au bord de mer mais coupant à l’oblique en travers de la grève pour le rejoindre.

La plage même n’en était plus vraiment une. Le sol était ferme, désormais, parfaitement lisse aussi. Quelque chose — le ruissellement, supposait Eddie, voire les averses pendant une éventuelle saison des pluies (il n’avait pas plu depuis qu’il était dans ce monde, pas une goutte ; le ciel s’était couvert deux ou trois fois mais les nuages avaient toujours fini par se dissiper) — avaient emporté la plupart des roches affleurantes.

À neuf heures et demie, Odetta cria :

— Arrête, Eddie ! Arrête-toi !

Il obtempéra si brutalement qu’elle dut se retenir aux bras du fauteuil pour ne pas basculer. En un clin d’œil, Eddie fut devant elle.

— Excuse-moi. Ça va ?

— Oui, très bien. (Il s’aperçut qu’il avait pris l’excitation d’Odetta pour de l’angoisse. Elle avait le doigt pointé droit devant eux.) Là-bas ! N’y a-t-il pas quelque chose ?

Il mit sa main en visière mais ne vit rien. Plissa les yeux et, l’espace d’un instant, crut… non, sans doute n’était-ce qu’un mirage, le chatoiement de l’air au-dessus du sol surchauffé.

— Il n’y a rien là-bas, dit-il, et il sourit. Sinon une projection de ton souhait, peut-être.

— Moi je suis pratiquement sûre de distinguer quelque chose ! (Elle tourna vers Eddie un visage souriant et tout excité.) Comme une forme verticale. Tout au bout de la plage ou presque.

Il scruta de nouveau les lointains, plissa les yeux si fort qu’ils s’emplirent de larmes. Encore une fois, il eut la fugitive impression de voir ce qu’elle lui montrait. Tu as effectivement vu quelque chose, pensa-t-il, et il sourit. Tu as vu une projection de son souhait.

— Peut-être, dit-il, non parce qu’il y croyait mais parce qu’elle y croyait, elle.

— Allons-y !

Il regagna sa place derrière le fauteuil et s’accorda un moment pour se masser les reins là où une douleur sourde avait fait son nid. Odetta se retourna.

— Qu’est-ce que tu attends ?

— Tu es certaine d’avoir bien vu ?

— Oui !

— Alors allons-y.

Et il recommença de pousser.

8

Une demi-heure plus tard, il dut se rendre à l’évidence. Seigneur, se dit-il, elle a d’aussi bons yeux que Roland. Meilleurs, peut-être.

Ni l’un ni l’autre n’avait envie de s’arrêter, mais il leur fallait manger. Ils prirent un repas rapide et se remirent en route. La marée montait et Eddie jetait sur sa droite — à l’ouest — des regards remplis d’une inquiétude croissante. Ils continuaient d’avancer largement au-dessus de la guirlande de végétation marine marquant la laisse des hautes eaux, mais il ne pouvait s’empêcher de penser qu’au moment où ils atteindraient la porte, ils se retrouveraient dans un angle désagréablement étroit entre, d’un côté, l’océan, de l’autre l’oblique des collines. Et il avait à présent une vision claire de ces dernières. Elles n’avaient rien d’engageant. Chaos de roches cloutées d’arbustes bas qui déroulaient leurs racines jusqu’au sol et s’y agrippaient — poignes noueuses, sinistres serres — et de buissons d’épines. Des collines pas vraiment escarpées mais trop pour un fauteuil roulant. Il pouvait être en mesure de la porter sur un bout de pente, peut-être s’y verrait-il contraint, mais l’idée de la laisser là-haut ne l’enchantait guère.