— Odetta ! s’époumona Eddie, la voix aussi éraillée que celle de Detta, l’autre personnalité d’Odetta.
Pas même un écho, rien, pas même l’illusion d’une réponse d’Odetta. Ce relief lourd, raboté, n’offrait aux sons nulle surface où rebondir. Ils restaient là, suspendus tout entiers dans les airs, d’une puissance exceptionnelle dans cet étroit couloir de la grève, fracas de cymbales des vagues déferlantes et grosse caisse du ressac puisant à l’extrémité du tunnel qui s’était creusé dans la roche friable. Et puis il y avait aussi la plainte permanente du vent.
— Odetta !
Cette fois, il hurla si fort que sa voix se brisa sur la dernière syllabe et que, l’espace d’un instant, quelque chose de pointu comme une arête lui déchira les cordes vocales. Il darda des yeux hagards partout sur la pente, y cherchant la tache brun clair de la main qu’elle devait agiter, le mouvement qu’elle faisait pour se redresser, cherchant aussi (Dieu le lui pardonne) d’éventuelles éclaboussures de sang frais sur la basane usée des roches.
Et il se demanda ce qu’il ferait si c’était cette dernière recherche qui se trouvait satisfaite, ou si son regard tombait sur un revolver frappé au sceau de dents acérées plantées dans le tendre bois de santal des crosses. Pareilles découvertes auraient eu de quoi le faire basculer dans l’hystérie, voire dans la démence, mais ses yeux n’en poursuivaient pas moins leur quête.
Qui s’avéra vaine, tout autant que celle de ses oreilles qui ne captèrent aucun cri, même ténu, en réponse à ses appels.
Le Pistolero en avait profité pour examiner la porte. Il s’était attendu à n’y voir qu’un mot, celui prononcé par l’homme en noir retournant la cinquième lame de son Tarot dans le poussiéreux Golgotha où ils avaient tenu palabre. Mort, avait dit Walter, mais pas pour toi, pistolero. Il n’y avait pas qu’un mot sur la porte mais deux… et ni l’un ni l’autre n’était le mot MORT. Il relut l’inscription, ses lèvres dessinant en silence chaque syllabe :
Le sens en est pourtant la mort, songea-t-il, le sachant mais sans savoir comment.
Ce qui le fit se retourner fut d’entendre la voix d’Eddie lui venir de plus loin. Le jeune homme escaladait déjà la première colline en continuant de crier le nom d’Odetta.
Un moment, il envisagea de le laisser faire.
Eddie avait une chance de la trouver, peut-être même de la trouver vivante, sans blessure grave et toujours aux commandes du corps qu’elle partageait avec l’autre. Il supposait qu’Eddie et elle n’étaient peut-être pas sans avoir vécu ici quelque chose ensemble, que l’amour du jeune homme pour Odetta et celui d’Odetta pour le jeune homme étaient susceptibles d’étouffer la face ténébreuse qui se donnait à elle-même le nom de Detta Walker. Oui, entre ces deux forces de lumière, il était parfaitement possible que Detta s’étiolât jusqu’à en mourir. Romantique dans sa rudesse, Roland avait également le réalisme de savoir que l’amour triomphait parfois de tout. Et lui, maintenant, où en était-il ? Même s’il parvenait à ramener du monde d’Eddie ces cachets qui, auparavant, l’auraient guéri, en eût-il eu en suffisance, rien ne prouvait qu’ils en fussent désormais capables, voire qu’il s’ensuivît une quelconque amélioration. Il était beaucoup plus malade que la première fois et se demandait si l’infection n’avait pas atteint un point de non-retour. D’atroces douleurs lui cisaillaient bras et jambes, lui martelaient le crâne tandis qu’un poids énorme broyait sa poitrine, et ses bronches pleines de glaires. Tousser lui mettait le flanc gauche à la torture comme s’il avait des côtes cassées. Jusqu’à son oreille gauche qui l’élançait. Peut-être l’heure était-elle venue d’en finir, se dit-il, de quitter la partie.
Contre pareille éventualité, tout en lui protesta.
— Eddie ! cria-t-il, et nulle toux ne s’en mêla : il avait la voix claire et puissante.
Eddie se retourna, un pied dans les éboulis, l’autre calé sur une roche en saillie.
— Va, lui cria-t-il en réponse avec un curieux geste de la main (un petit mouvement de balancier signifiant qu’il voulait être débarrassé du Pistolero afin de passer aux choses sérieuses, à ce qu’il avait d’important à faire : retrouver Odetta et la sauver si la situation l’exigeait). Franchis cette porte et va donc chercher ce dont tu as besoin. Nous serons tous les deux là quand tu reviendras.
— J’en doute.
— Il faut que je la retrouve. (Eddie regarda Roland et son extrême jeunesse fut dans ce regard, dans sa totale nudité.) Je ne dis pas ça en l’air : il le faut.
— Je comprends ton amour, les exigences qu’il t’impose, dit le Pistolero, mais, cette fois, Eddie, je désire que tu m’accompagnes.
Eddie resta un long moment à le fixer comme s’il essayait d’ajouter foi à ce qu’il venait d’entendre.
— T’accompagner… finit-il par dire, rêveur. T’accompagner ! Seigneur ! Après ça, il n’y a plus qu’à tirer l’échelle. La dernière fois, ta détermination à me laisser derrière était telle que tu prenais le risque de me laisser te trancher la gorge. Et maintenant, tu veux qu’on se risque à laisser je ne sais quelle créature la déchiqueter !
— C’est peut-être déjà fait, dit Roland, sachant pertinemment qu’il n’en était rien.
La Dame était peut-être blessée, mais il la savait vivante.
Et, malheureusement, Eddie aussi le savait. Sept à dix jours de sevrage lui avaient considérablement aiguisé l’esprit. Son doigt se pointa sur la porte.
— Tu sais très bien qu’elle n’est pas morte. Sinon ce putain de truc ne serait plus là. À moins que tu n’aies menti en disant que ça ne servait à rien si on n’y était pas tous les trois.
Eddie essaya de reprendre son ascension mais le regard du Pistolero le cloua sur place.
— Bon, dit Roland. (Il parlait presque avec plus de douceur qu’il ne l’avait fait en s’adressant, par-delà le visage et les cris haineux de Detta, à l’autre, prisonnière quelque part sous hystérie et stridence.) Elle n’est pas morte. Ton explication à son silence ?
— Euh… un de ces félins a pu l’emmener.
C’était dit d’une voix faible.
— Ça l’aurait tuée. Il en aurait mangé ce qu’il voulait, aurait laissé le reste. Au mieux, ça aurait traîné le cadavre à l’ombre et serait revenu ce soir manger ce que le soleil aurait épargné. Mais alors, la porte ne serait plus là. Et les félins ne sont pas comme les insectes, il n’en est pas pour paralyser leur proie et tranquillement s’en repaître plus tard, tu le sais aussi bien que moi.
— Peut-être. (Et un moment Eddie entendit Odetta lui dire : « Tu aurais dû participer aux débats, Eddie », pensée qu’il repoussa.) Est-ce qu’un de ces fauves n’aurait pas pu descendre, alors elle aurait essayé de se défendre mais les deux premières cartouches ne seraient pas parties ? Mais alors, pourquoi pas les quatre ou cinq balles suivantes ? Le chat lui saute dessus et là, juste avant qu’il ne la tue, BANG ! (Eddie se cogna le poing dans la paume. Il voyait la scène. Aurait pu s’en porter témoin.) La balle tue l’animal, ou le blesse, ou le fait détaler. Qu’est-ce t’en penses ?
— On aurait entendu le coup, suggéra Roland.
Sur le moment, Eddie resta coi, incapable d’imaginer quoi que ce soit qui contre l’évidence. Oui, ils auraient entendu. Le premier cri de l’une de ces bestioles leur était parvenu à vingt ou trente kilomètres de distance. Alors, la déflagration d’un pistolet…