Il regarda soudain Roland par en dessous.
— Mais tu as peut-être entendu quelque chose, toi ? Tu as peut-être entendu tirer pendant que je dormais ?
— Ça t’aurait réveillé.
— Pas crevé comme je suis, mec. Quand je dors, je dors comm…
— Comme un mort, dit le Pistolero, la voix toujours aussi douce. Je connais la sensation.
— Alors tu comprends…
— Sauf que ce n’est peut-être pas mort. Cette nuit, quand le chat a hurlé, tu t’es réveillé et tu étais debout en une seconde. Tant tu te fais du souci pour elle. Il n’y a pas eu de coup de feu. Ça aussi, tu le sais. Tu n’aurais pas pu ne pas entendre… à cause de ce souci que tu te fais pour elle.
— Donc, elle a peut-être réussi à l’assommer avec une pierre ! hurla Eddie. Comment je le saurai, en restant planté là à discuter avec toi au lieu d’aller voir ce qu’il en est ? Imagine qu’elle baigne dans son sang quelque part, blessée, et qui sait, mourante ! Ça te plairait que je franchisse avec toi cette porte et qu’elle y passe pendant qu’on est de l’autre côté ? Ça te plairait de te retourner, de voir cette porte, de te retourner une deuxième fois et de ne plus la voir, comme si elle n’avait jamais été là, parce qu’une des trois personnes qui la dotait d’existence n’est plus ? Et que toi tu te retrouves piégé dans mon monde au lieu que ce soit le contraire !
Il était hors d’haleine, foudroyait le Pistolero du regard, poings crispés.
Roland sentait monter en lui une exaspération lasse. Quelqu’un — Cort, peut-être, mais il semblait plutôt que c’était son père — avait eu un dicton : Autant chercher à boire l’eau de l’océan à la petite cuillère que de vouloir discuter avec un amoureux. S’il était besoin d’attester la justesse du proverbe, la preuve était là, qui lui tenait tête, véritable défi. Continue, disait-il par sa seule posture. J’ai de quoi répondre à chacun de tes arguments.
— Ce n’est pas forcément un chat qui lui est tombé dessus, disait-il à présent sur le mode ordinaire. Tu es peut-être dans ton monde mais je ne crois pas que tu connaisses cette région plus que moi Bornéo. Tu n’as aucune idée de ce qui peut rôder dans ces collines ? Ça pourrait bien être un singe ou quelque chose comme ça, qui se serait emparé d’elle.
— On s’est emparé d’elle, je suis d’accord.
— Dieu soit loué, ta maladie ne t’a pas ôté tout sens com…
— Et ce « on » nous savons qui c’est, l’un comme l’autre. Detta Walker. C’est elle qui s’est emparée de la Dame. Elle, Detta Walker.
Eddie ouvrit la bouche mais l’espace d’un instant — quelques secondes, en fait, mais suffisantes pour qu’ils prissent l’un et l’autre conscience de l’évidente vérité — l’inexorable expression sur les traits du Pistolero réduisit les arguments d’Eddie au silence.
— Ça ne s’est pas nécessairement passé ainsi.
— Rapproche-toi. Si on doit parler, parlons. Mais je ne tiens pas à brailler pour couvrir le fracas des vagues ; j’ai chaque fois l’impression de m’arracher un bout de poumon.
— Mère-grand, comme tu as de grands yeux, lança Eddie sans bouger d’un pouce.
— Qu’est-ce que tu me racontes ?
— Un conte de fées. (Le jeune homme consentit à redescendre mais sur quatre mètres, pas plus.) Et c’est le genre de littérature qu’il te faut, si tu espères m’attirer assez près de ce fauteuil.
— Assez près pour quoi faire ? cria Roland. Je ne comprends pas, ajouta-t-il alors qu’il comprenait parfaitement.
Un demi-kilomètre à l’est de l’endroit où ils étaient et les surplombant d’environ cent cinquante mètres, des yeux noirs — aussi débordants d’intelligence que dénués de pitié — observaient la scène. Impossible d’entendre ce que disaient les deux hommes — le vent, les vagues et le ressac attelé au creusement de son tunnel y veillaient —, mais Detta n’avait nul besoin de distinguer des mots dans leurs cris pour savoir de quoi ils parlaient. De même qu’elle pouvait se passer de jumelles pour constater qu’il n’était plus question de donner au Vraiment Méchant un autre nom que celui de Vraiment Malade, et que si le Vraiment Méchant était peut-être disposé à consacrer quelques jours, voire quelques semaines, à torturer une infirme de couleur — les occasions de se divertir devaient être assez rares dans le secteur, à en juger par le décor —, à son avis, le Vraiment Méchant n’avait plus qu’une envie, tirer d’ici son cul d’blanc. Prendre cette porte magique et le déménager vite fait. Mais avant ça, il n’avait trimbalé aucun cul d’aucune sorte. Avant ça, il n’avait rien eu à déménager, vite ou en prenant son temps. Avant ça, le Vraiment Méchant n’avait été nulle part sinon à l’intérieur de sa tête à elle. Elle n’aimait pas trop penser à la manière dont ça s’était passé, à ce qu’elle avait ressenti, à la facilité avec laquelle il avait triomphé de ses tentatives enragées pour s’arracher du crâne cette présence et reprendre le contrôle. Horrible, c’était un souvenir horrible. Et ce qui le rendait pire encore, c’était l’absence de compréhension qu’elle en avait. Cette terreur, quelle en était l’origine au juste ? Ce n’était pas simplement l’intrusion qui la dérangeait et cela, justement, ne laissait pas d’être inquiétant. Peut-être aurait-elle pu comprendre, si elle avait porté sur elle un regard plus attentif. Elle en avait conscience mais s’y refusait. Un tel examen risquait de l’entraîner dans ce genre d’endroit redouté par les marins du temps passé, cet endroit qui n’est ni plus ni moins que l’extrême bord du monde, là où les cartographes avaient déroulé un phylactère portant pour légende : ICI L’ON TROUVE MOULT SERPENTS. Ce qu’il y avait eu d’hideux à être envahie par le Vraiment Méchant avait été l’impression d’éprouver une sensation familière, comme si ce fait pourtant surprenant s’était déjà produit auparavant… et pas qu’une fois : plusieurs. Mais terrifiée ou pas, Detta n’avait pas cédé à la panique. Elle avait continué d’observer tout en se battant, et elle se revoyait regardant par cette porte face à laquelle ses mains, mues par cette présence en elle, venaient de la placer. Elle se souvenait y avoir vu le corps du Vraiment Méchant étalé sur le sable et l’autre accroupi à côté, un couteau à la main.
Ah, si cet Eddie avait pu plonger sa lame dans la gorge du Vraiment Méchant ! C’eût été mieux que quand on tue le cochon ! Mille fois mieux !
Il ne l’avait pas fait, dommage, mais Detta n’en avait pas moins vu en cet instant le corps du Vraiment Méchant… corps était le mot car, bien qu’il respirât, c’était une chose sans valeur, comme un sac qu’un débile aurait rempli de graines ou de fanes de maïs.
Que l’esprit de Detta fût répugnant comme le trou du cul d’un rat ne l’empêchait pas d’être vif et acéré, à un plus haut degré même que celui d’Eddie. Le V’aiment Méchant avait pété l’feu dans l’temps. Mais plus maintenant. Il sait que je suis là-haut et n’a qu’une idée, s’tailler avant qu’je n’descende lui c’ever l’cul. Son p’tit copain, c’est pas pa’eil… lui, il a enco’ d’l’éne’gie à ’evend’, et ça lui di’ait d’me fa’ enco’un peu chier. L’a envie d’monter s’taper la mo’icaude même si le V’aiment Méchant est pas d’acco’. Ga’anti. Une nég’esse qu’a pas d’jambes, y doit s’di’, aile est pas d’taille à lutter avec un g’and g’ailla’ comme moi. Pas envie d’fout’le camp, donc. Envie d’ia t’quer c’te pétasse, d’iui coller un ou deux coups d’a’balète et ap’ès ça on pou’a s’en aller où tu veux. Oui, c’est ça qu’y pense, et c’est bien. Ouais, c’est ’udement bien, f’omage blanc. Tu peux continuer d’penser qu’tu vas te t’ingler Detta Walker, et juste monter là-haut dans ces D’awe’s et fai’un essai. Tu vas t’ape’cevoi’en m’fou’ant ton p’tit zob me’dique dans ma chatte que t’as ti’é l’bon numé’o. Ouais, tu vas t’en ape’cevoi’…