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« Vous savez quoi ? demanda Desjani. Ralentir à ce point quand ces vaisseaux obscurs sont presque sur nous et menacent de nous frapper me paraît insensé. Mon cerveau me dit que c’est nécessaire, mais mes tripes, elles, trouvent ça démentiel.

— Ça me fait le même effet », reconnut Geary.

Bêta grossissait, de plus en plus large à mesure que sa flotte s’en rapprochait. Il ordonna à ses vaisseaux de fondre leurs quatre formations en une seule, qui, resserrée, serait aussi bien protégée que possible des ondes de choc qui contourneraient l’étoile après qu’elle aurait pris position derrière.

« Plus que cinq minutes avant d’arriver, annonça Desjani. Si le portail doit s’effondrer à vitesse grand V, nous l’apprendrons à la dure dans les deux minutes qui suivent.

— Avant de passer derrière Bêta, veillez à larguer quelques satellites de surveillance remplaçables afin qu’on puisse capter des images », l’exhorta Geary.

Les vaisseaux obscurs avaient complètement loupé la force de Geary et ils négociaient à présent un virage serré bien au-delà de l’étoile, tout en orientant de nouveau leur proue vers elle. « Vingt minutes avant leur prochaine tentative d’interception, rapporta le lieutenant Castries.

— Vous m’avez l’air bien sereine, lieutenant, fit remarquer Desjani, le menton en appui sur un poing, parfaite incarnation de la relaxation. Bonne attitude. »

Castries sourit largement. « J’ai beaucoup vu au cours des derniers mois, commandant.

— Une expérience de mort imminente de plus ?

— Exactement, commandant.

— Et vous, lieutenant Yuon ? s’enquit Desjani. Comment vous sentez-vous ?

— Comme engourdi, commandant, avoua Yuon.

— Engourdi me va très bien tant que vous continuez à cogiter. Ah, nous y voilà ! »

L’Indomptable se glissa sur son orbite fixe autour de Bêta ; toute proche, l’étoile était désormais immense et occultait une vaste portion de l’espace. Tout autour du croiseur de combat, les autres vaisseaux de l’Alliance, dans une formation plus compacte que d’ordinaire, offraient au regard leur scintillant dispositif, illuminé par les feux nucléaires de l’étoile voisine. Les Danseurs s’étaient également rapprochés de la flotte en louvoyant au travers pour se ranger ensuite au beau milieu, comme si ces manœuvres complexes n’étaient qu’un jeu d’enfant.

Les vaisseaux obscurs avaient fini de se retourner et accéléraient vers la flotte de Geary et les Danseurs.

« J’espère sincèrement que le portail va s’effondrer, murmura Desjani, si sourdement que seul Geary l’entendit. Sinon, on va se faire éviscérer. »

Lui-même ne quittait pas des yeux son écran, où s’affichait, grossie, la vue transmise par les satellites de surveillance. Le disque coruscant d’Alpha était visible sur un côté, mais les autres objets d’Unité Suppléante n’étaient plus que des points brillants parmi les étoiles innombrables. Si, comme il l’aurait dû, le portail s’était réellement effondré, nombre de ces points brillants n’existaient déjà plus. Mais la vague de destruction qui les avait engloutis voyageait avec la lumière qui leur apporterait la nouvelle de cette dévastation.

« Dix minutes avant interception par les vaisseaux obscurs, annonça le lieutenant Castries.

— Tous les boucliers sont à pleine puissance, rapporta Young.

— On peut voir s’effondrer le portail », ajouta Castries.

L’événement s’était produit près de sept heures plus tôt, mais on avait l’impression qu’il était en train d’avoir lieu.

Geary vit s’éteindre un des points brillants. « La voilà ! »

D’autres s’effacèrent.

Dont l’installation gouvernementale.

L’image transmise par les satellites disparut et Geary se tourna vers son écran principal.

L’onde de choc frappa Alpha puis Bêta quelques secondes plus tard ; la photosphère déjà enflammée des deux étoiles s’épanouit de tous côtés, telle une boule de feu télescopée par une violente bourrasque.

Des centaines de vaisseaux obscurs se rapprochaient de la flotte de Geary. Cinq formations des plus dangereux bâtiments jamais construits par l’homme. Précis, glacés, mortels.

L’onde de choc se déplaçait si vite et si violemment que Geary ne vit même pas l’impact. Les vaisseaux obscurs fondaient sur eux et, une seconde plus tard, ils étaient rayés de l’espace, ne laissant à leur place qu’un formidable éblouissement qui s’estompa puis disparut. Ne restait plus que le vide.

Geary percevait des bruits qui montaient de l’Indomptable : prières marmottées, cris de jubilation à demi étouffés, quelque chose qui ressemblait à des sanglots.

Desjani avait la tête baissée et ses lèvres articulaient des mots muets.

Il se tourna vers la position qu’avait occupée pendant des décennies l’installation gouvernementale sur son orbite. Merci, Victoria. Puisse la lumière des vivantes étoiles vous accueillir, ton mari et toi.

Ils mirent plusieurs jours à regagner les franges de ce qui avait été Unité Suppléante, en économisant cette fois le carburant et en limitant le stress imposé aux bâtiments endommagés. Le vide qui régnait désormais dans le système stellaire dont les plus grosses planètes avaient été balayées par l’onde de choc semblait contre nature. Il fallut punir des matelots pour infraction au port réglementaire de l’uniforme : certains arboraient des talismans ou des colliers porte-bonheur destinés à les préserver du mal, mais, presque tous les jours, d’autres recommençaient à en porter, au risque de se faire remonter les bretelles et de voir les chefs Gioninni, Tarrani et les autres sous-offs leur confisquer leurs grigris. « Ils sont terrorisés, commandant, expliqua Gioninni quand Geary et Desjani le croisèrent dans une coursive de l’Indomptable.

— Ils devront s’y faire pendant encore quelque temps, lui expliqua Geary. Certaines des données recueillies dans l’installation gouvernementale étaient des informations astronomiques automatisées, portant entre autres sur la position et la date d’apparition de points de saut instables dans ce système. Nous nous en sommes servis pour déterminer celles du prochain. Il devrait apparaître à proximité de cette région entre aujourd’hui et quelques semaines, on ne sait trop quand exactement. Il nous permettra de sauter vers Drezwin.

— Oui, amiral, convint Gioninni. Mais l’équipage appréhende d’emprunter un point de saut instable.

— Expliquez-leur qu’il importe peu qu’il soit stable du moment que celui de Drezwin l’est ! Ce qui est le cas. » Desjani s’interrompit pour scruter Gioninni. « Au fait, chef, je trouve pour le moins surprenant qu’on trouve tant de talismans et de porte-bonheur à bord de ce vaisseau. »

Gioninni se gratta la tête, l’air abasourdi. « Les dernières années ont été un peu mouvementées, commandant. L’équipage a dû les collectionner.

— Je me suis aussi demandé si ceux qu’on leur confisquait ne seraient pas refourgués à d’autres par on ne sait trop qui, insista Desjani.

— Ce serait tout à fait inconvenant ! s’exclama Gioninni. Je vais enquêter, commandant.

— Faites donc, chef. »

Alors qu’ils s’éloignaient de Gioninni, Desjani sourit. « Cette petite entreprise de revente devrait s’interrompre dans quelques minutes, murmura-t-elle. Dès que Gioninni aura demandé à ses acolytes d’y mettre le holà.

— La vie continue. » Ils s’arrêtèrent devant le compartiment des coms avec les Danseurs au moment où le lieutenant Iger en sortait.

Pris de court, Iger salua précipitamment. « Amiral, commandant.

— Un problème ? demanda Geary en coulant un regard vers le compartiment.