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— J’allais oublier : le meilleur pour la fin !

Erwan baissa les yeux sur la photo qu’elle lui tendait. Un homme d’une quarantaine d’années y souriait, visage de fauve, crinière de pierre ponce : son père, tel qu’il l’avait connu dans son enfance. Sur ses genoux se tenait une petite fille à l’air sage qui semblait incarner, à elle seule, tout un pan de l’histoire de l’aristocratie italienne. Pourtant, avec ses longs cheveux noirs et ses yeux légèrement bridés, elle aurait presque pu passer pour une Eurasienne ou une Amérindienne : Sofia.

— Où t’as trouvé ça ?

— Dans ma propre boîte à photos. Ce cliché a dû atterrir là par hasard. Je possédais chez moi la preuve de leurs mensonges ! Ton père m’a vue naître !

Finalement, Erwan n’était ni choqué ni surpris. À la différence de Sofia, il connaissait depuis longtemps l’animal qui l’avait engendré.

— T’en as parlé à Loïc ?

— Pas encore. De toute façon, depuis le… enfin, depuis la connerie de ta sœur, il est à l’ouest. Il répète des mantras, il médite, et il doit se cocker à mort.

— Que comptes-tu faire ?

— Ce qui était prévu : divorcer. Plus que jamais !

Sans réfléchir, il lui prit la main, qu’elle lui abandonna. Pas vraiment le moment pour la jouer romantique et d’ailleurs, ses doigts étaient glacés.

— Ta sœur a raison, murmura-t-elle. Il faut les abattre. Il faut les détruire.

— Méfie-toi de mon père…

— Tu me prends pour qui ? Une petite conne qui sort d’une pension de jeunes filles ?

Il faillit répondre oui mais elle ajouta :

— J’ai grandi auprès du Condottiere, qui n’a rien à envier à ton vieux.

Erwan n’écoutait plus. Il songeait à la nuit précédente. Non : il la vivait à nouveau. C’était une force obscure et chaude qui coulait en lui, disséminant des particules de bonheur tellement acérés qu’elles en étaient presque douloureuses… Les mots, les pensées lui manquaient pour exprimer, ou même concevoir, ce qu’il avait ressenti entre les bras — les jambes — de Sofia. C’était un flux, un don merveilleux dont il ne cessait de mesurer la profondeur. Il n’aurait jamais osé l’avouer mais il s’étonnait toujours — en vérité, il en demeurait stupéfait — qu’une femme l’accepte à l’intérieur d’elle-même. C’était comme d’entrer dans un temple, un lieu sacré interdit aux mortels.

On frappa à la porte.

Le temps qu’il réponde, le visiteur était là, vêtu à la mode du XVIIIe siècle, visage poudré, longs cheveux gris noués en queue-de-cheval, redingote de velours pourpre, manches à dentelles, hauts-de-chausses, bas blancs et chaussures à boucle.

Erwan mit quelques secondes à reconnaître Kripo qui se tenait cambré, une main appuyée sur une canne, l’autre sur la hanche.

— Qu’est-ce que tu fous ?

— C’est pour notre soirée…

— Quoi, notre soirée ?

— Je suis en marquis de Sade. Le retour aux sources, camarade !

108

Il aurait dû se préoccuper du sort de Coltano, s’angoisser des soupçons qui pesaient autour de Pernaud ou s’interroger, encore et toujours, sur l’identité de ce revenant surgi du passé, capable de buter ses propres tueurs.

Rien à foutre.

Il planait, allongé sur son lit, comme s’il avait fumé un joint, ou doublé la dose de ses médocs. Gaëlle était vivante : cela seul comptait. Le reste, c’était le tout-venant. La merde habituelle, aucun intérêt.

On était samedi soir, 21 h 30, et il percevait la radio en fond sonore, les yeux au plafond. Son ivresse était vaste, profonde et légère à la fois. Il lui semblait osciller sur son lit et il se revoyait, écoutant son petit transistor, quarante plus tôt, à bord d’un chaland sur le fleuve Lualaba, alors qu’il épiait Thierry Pharabot.

Dans les grandes lignes, rien n’avait vraiment changé. Le roulis des eaux l’habitait toujours. L’excitation de sa première enquête aussi. Et le goût de l’Afrique bien sûr… Quand on a connu cette terre rouge, ces paysages qui vous fracassent le cœur et vous brûlent la rétine, ces hommes et ces femmes hilares, brutaux et naïfs, qui peuvent déployer des trésors de finesse, de sensibilité artistique, de superstitions hallucinantes, on ne s’en remet jamais vraiment. L’Afrique, c’est comme ce paludisme chronique dont on se croit guéri parce que les parasites ont apparemment disparu mais qui reste enfoui, au fond du foie, ne demandant qu’à ressurgir.

On frappa à la porte.

Il se redressa en un mouvement, la main sur le calibre planqué dans son meuble de chevet. Il se ravisa. Ce signal signifiait trois choses : le visiteur connaissait le code d’en bas, il possédait un passe pour franchir la deuxième porte, celle de l’interphone, et il savait qu’un samedi soir, il fallait monter par l’escalier de service et frapper ici pour le trouver.

Erwan.

Il alla ouvrir.

— T’as cinq minutes ? demanda son fils d’un air mauvais.

Morvan ouvrit les bras pour désigner sa tenue : veste et pantalon de survêtement, chaussons doublés de fourrure. Il le fit entrer et lui proposa quelque chose à boire. Erwan refusa d’un brutal signe de tête. Morvan fut attendri par ce geste : à plus de quarante ans, c’était toujours la même tête de mule, ce même non buté que traduisait cette manière particulière d’avancer, toujours le pied sur le frein.

Il éteignit la radio et essaya la connivence :

— Ça fait longtemps qu’on a pas passé un samedi soir ensemble. Tu te souviens de nos soirées télé ? De…

— Je suis venu t’apporter un souvenir.

Erwan posa une photo sur le lit. Morvan l’attrapa et sa vision se troubla aussitôt. Libreville, 1978. Montefiori l’avait invité à passer quelques jours dans sa villa — il signait un prodigieux contrat avec Omar Bongo concernant les rails d’une nouvelle voie ferrée.

Ce qui lui crevait le cœur sur cette image, ce n’était pas Sofia — petite fille capricieuse qu’il n’avait jamais supportée — ni leur jeunesse perdue, à lui et au ferrailleur, c’était ce rêve de rédemption qui planait sur le cliché. À l’époque, les deux négriers pensaient qu’ils seraient sauvés par leurs propres enfants dont le destin rachèterait leurs péchés — ou du moins les excuserait. Il n’en fut rien : ils avaient continué leurs saloperies et leurs gamins avaient grandi dans la richesse et la méfiance, pressentant les crimes qui les nourrissaient. L’innocence leur avait échappé à tous, à la manière d’un nuage éthéré qui finit par se condenser en larmes.

— Qui t’a donné ça ?

— Sofia. Elle a mené son enquête et a découvert de drôles de choses.

— Tu connais ma réponse, me la fais pas répéter à chaque fois. Tout ce que j’ai fait…

— C’était pour notre bien, j’ai compris. Mais je m’en fous. Vos mensonges, vos combines, ça vous regarde.

— Loïc est au courant ?

— Pas encore.

— Sofia a parlé à son père ?

— Je ne sais pas. Elle veut vous faire la peau.

— Et toi ?

— Simplement éclaircir quelques trucs.

Le Vieux ne parvenait pas à décoller les yeux de la photo. À cette époque, Gaëlle n’était pas encore née et lorsqu’il voyait la môme Montefiori, il priait secrètement pour avoir un jour une fille aussi jolie qu’elle. Le miracle était survenu mais cela avait été un cadeau du diable.

— Sofia pense que son mariage était un prétexte pour fusionner vos parts de Coltano.

— C’est vrai.