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— C’est sexy d’être enfermés tous les deux ici, non ? l’asticota-t-elle.

Il rougit encore sans répondre. Il tirait sur sa clope comme un condamné à mort.

— On t’a dit ce que j’avais fait ? insista-t-elle encore.

— On m’a parlé de…, hésita-t-il, enfin… de l’avenue du Président-Wilson.

— Le grand saut, mon Jacquot, tu peux le dire…

Elle lui parlait comme on parle aux enfants, d’une voix tendre et familière — et légèrement moqueuse. Il devait avoir dans les vingt-cinq ans mais se tenait déjà voûté, comme écrasé par son costume bon marché.

Il jeta sa cigarette à l’extérieur puis la fixa par en dessous :

— Pourquoi êtes-vous allée… si loin ?

— Des projets qui ont mal tourné.

— Mais enfin… vous…

Il n’acheva pas sa phrase, ses yeux parlaient pour lui : comment avait-elle pu en arriver là, elle qui avait tout pour être heureuse ? On prête tout aux riches, sauf le désespoir.

— Tu sais ce que je fais au moins, comme job ?

— Vous êtes dans le cinéma ?

— Ça, c’est ma couverture. En réalité, je suis une pute.

— Ah ?

Sergent vira au cramoisi. Il ne savait ni quoi dire ni même sans doute quoi penser. Gaëlle était la fille d’un des flics les plus redoutables de France et la sœur de son boss.

— Au début, continua-t-elle d’un ton visqueux, je me disais que ça m’aiderait dans ma carrière mais finalement, j’y ai pris goût. À trois mille euros la nuit, ça se comprend, non ?

Ses tarifs n’excédaient jamais mille euros mais elle s’amusait à retourner l’âme du jeune homme. Il rêvait sans doute d’épater les filles avec ses anecdotes d’enquêteur criminel. Or Gaëlle était née dans ce milieu, au plus haut niveau, et elle jouait maintenant les Antéchrist.

— Je… En effet, oui, balbutia-t-il. C’est intéressant.

— Y a pas que la thune. Y a aussi le plaisir.

— Parce que… enfin, ça peut être… agréable ?

Sergent avait du mal à rester en selle : à chaque mot, il menaçait de mordre la poussière.

— Au pire, on s’en fout, continua-t-elle avec une perversité insidieuse. Au mieux, on prend son pied. Mais c’est jamais douloureux ni dégradant. Je…

Un bruit dans le couloir. Ils tournèrent la tête en même temps, s’attendant à voir apparaître une infirmière. Mais rien ne bougeait. Le silence se dilatait dans cet étage verrouillé, provoquant une sensation d’asphyxie, d’imminente catastrophe…

— Je vais faire une ronde, dit Sergent, trop heureux d’échapper à cette conversation.

— C’est moi que tu dois surveiller, pas les autres.

— Je vais tout de même jeter un œil. Bougez pas.

Le flic avait retrouvé son autorité ; il s’éclipsa. Gaëlle remonta le caban sur ses épaules. Elle avait froid. Elle avait chaud. Elle avait un goût de médocs dans la gorge. Dans une autre vie, un tel garçon lui aurait plu : douceur, gentillesse, un être à caresser, choyer à chaque heure du jour et de la nuit…

Les sédatifs lui permettaient de rêver sans honte. Le traitement d’antidépresseurs demandait au moins dix jours pour faire effet. En attendant, c’était tranquillisants à doses de cheval.

Des années qu’elle n’avait pas mis les pieds dans un HP. Bizarrement, elle n’était jamais passée par Sainte-Anne — en France, les malades mentaux sont orientés selon leur adresse postale, pas selon leurs symptômes. Elle éprouvait une fierté perverse à se retrouver enfin ici : La Mecque des fêlés.

Que foutait Sergent ? Elle n’entendait plus ses pas qui semblaient avoir été absorbés par la pénombre. Pour patienter, elle alluma une nouvelle cigarette.

Elle n’avait toujours pas rencontré son médecin référent mais avait croisé dans la journée ses codétenus de l’étage. Une paranoïaque qui soupçonnait son psy de lui envoyer des ondes détruisant ses ovaires, un vieil homme qui vivait dans l’obsession qu’une des allées de l’hôpital porte son nom, un autre qui exigeait un scanner pour pouvoir compter les plis de son cerveau… La routine.

Soudain, les plafonniers s’éteignirent. Par réflexe, elle jeta un coup d’œil à son poignet. Pas de montre. Sans doute l’heure du couvre-feu. Ses yeux s’habituèrent à l’obscurité. Aucun bruit, aucune présence.

Mais où était Sergent ?

Elle jeta sa clope et décida de partir à sa recherche.

110

Erwan avait ordonné à Kripo d’aller se changer. Vexé, celui-ci l’avait rembarré et lui avait conseillé de se rendre seul à la soirée de Lartigues. Comme il voudrait : l’Alsacien trouverait bien de quoi s’occuper jusqu’à l’aube, fadettes ou autres (Erwan l’avait chargé de se procurer le dossier médical de Redlich). Maintenant, en faisant la queue le long de la voie ferrée, villa du Bel-Air, il mesurait à quel point il avait sauvé son adjoint du ridicule : le dress-code de la soirée n’avait rien à voir avec ses bouffonneries de marquis.

Un homme nu était peint en noir jusqu’au visage, parachevé par un loup à la Zorro. Un autre portait une cape en latex et un énorme collier de chien clouté. Une créature, ni homme ni femme, montée sur des chaussures à plateforme, arborait un tutu rose sur un body pourpre. La parade continuait ainsi, se perdant sous les platanes de la petite ceinture. Toute cette faune semblait attendre un train pour un au-delà terrifiant.

Le plus impressionnant était le silence. Ces êtres de la nuit n’échangeaient pas un mot, pas un rire. Ils suivaient sans doute des consignes : pas question de déranger les voisins.

Son tour était arrivé.

— On t’a mal renseigné : tu peux pas rentrer dans cette tenue.

Muselière et coque grillagée sur l’œil gauche, le physionomiste était un obèse chauve et épilé, vêtu d’un simple corset renforcé au titane ou au carbone. Dans ce poitrail qui tenait à la fois de l’armure et du bustier Repetto, on avait inséré des tubes de perfusion.

— Je suis déguisé, rétorqua-t-il.

— En quoi ?

— En flic.

— Très drôle.

Erwan écarta le pan de sa veste sur son calibre, glissé dans son holster thermoformé :

— Tu veux voir mon badge ?

Hésitation. Erwan renchérit :

— Je suis un ami d’Ivo. Tu peux vérifier.

Le portier se foutait bien qu’il soit l’intime de Lartigues, flic ou yakuza. Seul son costume le préoccupait. Finalement, il estima qu’un costaud taciturne, coupé en brosse, pouvait faire l’affaire. Entrée gratuite : tout le plaisir était pour le maître des lieux.

L’atelier s’était métamorphosé. Les sculptures avaient disparu — ou étaient recouvertes de toile sombre. Elles étaient remplacées par une foule hallucinante, un peuple jailli d’un delirium tremens terminal qui se trémoussait au rythme des flashs stroboscopiques. Le battement sourd qu’on percevait dehors devenait ici une vocifération de feu et de fer, une musique indus’ jouée par des machines-outils torturées.

Le latex était une tendance en soi. Certains se contentaient d’un accessoire, d’autres en étaient entièrement revêtus, tête comprise, moulés comme pour une épilation grandeur nature. Ils se déhanchaient en toute élégance, sans sexe ni identité, se coulant dans la musique comme des organes brûlants. Il y avait aussi des militaires : des nazis, des Fidel Castro, des Khmers rouges. Symboles de génocides, de tortures, de morts en série, ils dansaient au pas de l’oie, sous les enceintes qui crachaient des stridences et des basses à vous faire trembler la moelle au fond des os.