Выбрать главу

Avec une force insoupçonnable, elle le maintint ainsi de longues minutes. Puis elle releva brusquement la tête et embrassa ses yeux dorés l’un après l’autre.

— Tu es à moi, désormais, murmura-t-elle. Je t’aiderai, mais il ne faut le dire à personne. À personne.

Elle ajouta, avec une pointe de fierté :

— C’est la première fois dans ma famille que quelqu’un se donne à un Blanc. Si mon grand-père était encore vivant, il me ferait battre à mort.

Moyen radical d’éviter les mésalliances. Malko bénit in petto la bronchite qui avait emporté prématurément le vieillard.

Beaucoup plus tard, il demanda à Thépin, un peu honteux quand même :

— Comment penses-tu pouvoir m’aider ?

— Je reviendrai demain avec toi au Vénus-Bar, dit-elle. Et nous retrouverons l’homme qui a tué Poy. C’est ce que tu veux, n’est-ce pas ?

Ils s’endormirent dans les bras l’un de l’autre, Malko, pas très tranquille, se demandant si un ancêtre vindicatif ne rôdait pas dans la maison, prêt à venir venger l’honneur familial. Les éternelles mêmes questions tournaient dans la tête de Malko. Pourquoi voulait-on le tuer, lui ? Pourquoi Mme Stanford mentait-elle ?

Il se promit de reprendre contact le lendemain avec elle. À force de revenir à la charge, elle se couperait peut-être.

CHAPITRE VIII

La cabine téléphonique de l’Érawan était minuscule et chaude. Malko laissa la sonnerie grelotter cinq fois et raccrocha, pensif. Il était huit heures du soir et Mme Stanford était chez elle. La Néo-Zélandaise du magasin lui avait appris qu’elle était partie à sept heures et que le chauffeur l’avait déposée à la villa.

De toute façon, un domestique aurait dû répondre. La standardiste avait certainement compris un mauvais numéro. Malko lui répéta celui de Mme Stanford et reprit son poste.

De nouveau la sonnerie retentit interminablement. Cette fois Malko s’était promis de ne pas raccrocher avant la vingtième sonnerie. Personne ne peut résister à un téléphone qui sonne indéfiniment.

À la huitième sonnerie, il y eut un déclic. Puis un léger grésillement, comme si la personne qui avait décroché attendait que l’on parle.

— Madame Stanford ? fit Malko.

— Oui.

La voix était imperceptible, comme venant d’un autre monde. Déformée, presque inaudible. Décontenancé, Malko continua :

— C’est le prince Malko Linge. Je souhaite venir vous voir, afin de vous tenir au courant de l’enquête sur la disparition de votre mari.

Il y eut un silence assez long, puis Mme Stanford dit d’une voix plus ferme :

— Pas maintenant. Je ne peux pas vous voir.

Sans même laisser à Malko le temps de répondre, elle raccrocha.

Il sortit de la cabine, perplexe. Mme Stanford n’était pas dans son état normal. Ce qu’il avait senti dans sa voix, c’était de la peur.

En quoi une visite de Malko pouvait-elle lui faire peur ?

Il fit quelques pas au bord de la piscine, s’interrogeant sur ce nouveau mystère. De qui, et pourquoi, la femme de Jim Stanford avait-elle peur ?

C’était kafkaien : les gens tuaient, mentaient, suaient de peur, sans motif apparent. Il était l’élément étranger, l’empêcheur de tourner en rond.

Malko n’hésita pas longtemps. Il remonta dans sa chambre, glissa dans sa ceinture son pistolet extra-plat, jeta un coup d’œil à la photo fétiche de son château et fila.

Il se fit débarquer par le taxi au coin de Sukhumvit Road et du chemin menant à la villa des Stanford. Cela faisait trois cents mètres de marche.

Le khlong était tout noir et sinistre. Sur la rive gauche, des lumignons à pétrole clignotaient dans de vieilles maisons de bois. Des gens accroupis dehors le regardèrent passer en silence.

Il franchit le petit pont et s’arrêta en face du temple phallique. La maison de Jim Stanford était en face. Il regarda autour de lui. Personne, et pas de voiture en vue. Des cris de crapauds-buffles venaient du parc. Il s’approcha de la grille et regarda. La maison, au fond, était sombre.

La porte s’ouvrit facilement et il la referma derrière lui. Il avait agi sur une impulsion. Une fois dans le parc, il gagna l’abri des grands arbres et se mit à progresser doucement vers la maison. Pourvu que Mme Stanford n’ait pas une douzaine de bergers allemands pour garder ses trésors d’art…

Il arriva sans encombre jusqu’au perron par lequel il était entré à sa précédente visite et s’arrêta, assez confus.

Après tout, Mme Stanford ne lui avait pas demandé de venir. Et si elle était avec son amant ? Ou si elle dormait, tout simplement ? Accroupi sur ses talons, Malko resta dans le noir plusieurs minutes, hésitant sur la conduite à tenir. Il avait nettement l’impression d’avoir commis un pas de clerc. Il irait le lendemain voir Mme Stanford au magasin et tenterait de la faire parler.

L’histoire de Poy était dans tous les journaux, sans commentaires. Règlement de comptes, disait-on.

Il s’éloignait déjà en marchant sur la pelouse quand un bruit venu de la maison le figea sur place.

Un cri étouffé.

Malko revint sur ses pas et colla son oreille à la porte du rez-de-chaussée. Cette fois, il n’y avait aucun doute. Les cris paraissaient venir du haut de la maison. Faibles comme étouffés par un bâillon. Ils se répétaient toutes les trente secondes environ.

Il fit rapidement le tour de la maison. Sur le côté gauche du bâtiment il trouva ce qu’il cherchait : une des portes de bois était simplement poussée. Il l’ouvrit et se trouva de plain-pied dans une pièce plongée dans l’obscurité.

Pistolet au poing, il avança au jugé dans le noir, vers l’escalier. Les cris venaient toujours du haut, beaucoup plus audibles maintenant. Des gémissements de femme.

Jamais Malko n’avait entendu un parquet craquer à ce point. Pour limiter les dégâts, il se déchaussa et continua à avancer en faisant glisser ses pieds sur le bois ciré. Il parvint ainsi jusqu’au hall qui desservait l’escalier et les galeries du haut. Heureusement, sa mémoire extraordinaire lui permettait de se souvenir de la topographie de ces lieux où il n’était venu qu’une fois.

Les gémissements continuaient. Si réguliers que Malko se demanda un moment si Mme Stanford n’était pas tout simplement en train de faire l’amour.

Et, brusquement, ce fut la catastrophe.

Le coude de Malko accrocha le bras d’une statue haute d’un mètre. Elle resta en équilibre une fraction de seconde puis bascula en avant.

Le bruit de la chute sur le marbre couvrit largement son juron.

L’explosion d’une grenade !

La pauvre statue s’était brisée en mille morceaux, dans un fracas épouvantable. Retenant son souffle, Malko, accroupi derrière une commode laquée, attendit les réactions, le canon de son arme braqué à tout hasard vers l’escalier.

Rien.

Les gémissements s’étaient tus. Plus un bruit ne venait du haut. Malko laissa passer trois minutes puis commença à grimper l’escalier à quatre pattes, s’attendant à chaque seconde à recevoir une balle. Maintenant, il était sûr qu’il y avait quelque chose d’anormal dans cette maison.

Il parvint à la dernière marche sans incident et se leva avec précaution, puis remit ses chaussures. Il lui avait semblé que les cris venaient de la porte la plus éloignée de l’escalier et il s’y dirigea directement.

Arrivé devant, il colla son oreille au panneau de la porte. Rien. Le silence total.

Sa main avait trouvé dans le noir un bouton électrique, commandant probablement le couloir où il se trouvait. Au point où il en était, il n’y avait plus à hésiter. Doucement, il mit la main sur le bouton de la porte, le tourna, alluma et poussa la porte d’un coup de pied, s’aplatissant contre la cloison.