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-Non, non! je ne veux pas être baignée ce matin... Il me semble qu'il faut être si digne, si pure, si sainte, avant de tenter le miracle!... Cette matinée entière, je veux le solliciter à mains jointes, je veux prier, prier de toute ma force, de toute mon âme...

Elle suffoquait, elle ajouta:

-Ne venez me reprendre qu'à onze heures, pour retourner à l'Hôpital. Je ne bougerai pas d'ici.

Pierre, pourtant, ne s'éloigna pas, demeura près d'elle. Un instant, il se prosterna; et il aurait voulu, lui aussi, prier avec cette foi brûlante, demander à Dieu la guérison de cette enfant malade, qu'il aimait d'une si fraternelle tendresse. Mais, depuis qu'il était devant la Grotte, il sentait un singulier malaise le gagner, une sourde révolte qui gênait l'élan de sa prière. Il voulait croire, il avait espéré toute la nuit que la croyance allait refleurir en son âme, comme une belle fleur d'ignorance et de naïveté, dès qu'il s'agenouillerait sur la terre du miracle. Et il n'éprouvait là que gêne et inquiétude, en face de ce décor, de cette statue dure et blafarde dans le faux jour des cierges, entre la boutique aux chapelets, pleine d'une bousculade de clientes, et la grande chaire de pierre, d'où un père de l'Assomption lançait des Ave à pleine voix. Son âme était-elle donc desséchée à ce point? Aucune rosée divine ne pourrait-elle donc la tremper d'innocence, la rendre pareille à ces âmes de petits enfants, qui se donnent tout entières à la moindre caresse de la légende?

Puis, sa distraction continua, il reconnut le père Massias, dans le religieux qui occupait la chaire. Il l'avait rencontré autrefois, il restait troublé par cette sombre ardeur, cette face maigre, aux yeux étincelants, à la grande bouche éloquente, violentant le ciel pour le faire descendre sur la terre. Et, comme il l'examinait, étonné de se sentir si différent, il aperçut, au pied de la chaire, le père Fourcade, en grande conférence avec le baron Suire. Ce dernier semblait perplexe; pourtant, il finit par approuver, d'un branle complaisant de la tête. Il y avait également là l'abbé Judaine, qui arrêta le père un instant encore: sa large face paterne exprimait, elle aussi, une sorte d'effarement; puis, il s'inclina à son tour.

Tout d'un coup, le père Fourcade parut dans la chaire, debout, redressant sa haute taille, que l'accès de goutte dont il souffrait courbait un peu; et il n'avait pas voulu que le père Massias, son frère bien-aimé, préféré entre tous, descendît tout à fait: il le retenait sur une marche de l'étroit escalier, il s'appuyait à son épaule.

D'une voix pleine et grave, avec une autorité souveraine qui fit régner le plus profond silence, il parla.

-Mes chers frères, mes chères soeurs, je vous demande pardon d'interrompre vos prières; mais j'ai à vous faire une communication, j'ai à réclamer l'aide de toutes vos âmes fidèles... Ce matin, nous avons eu à déplorer un bien triste accident, un de nos frères est mort dans un des trains qui vous ont amenés, comme il touchait à la terre promise...

Il s'arrêta quelques secondes. Il semblait grandir encore, son beau visage se mit à rayonner, dans le flot royal de sa longue barbe.

-Eh bien! mes chers frères, mes chères soeurs, malgré tout, l'idée me vient que nous ne devons pas désespérer... Qui sait si Dieu n'a pas voulu cette mort, afin de prouver au monde sa toute-puissance?... Une voix me parle, qui me pousse à monter ici, à vous demander vos prières pour l'homme, pour celui qui n'est plus et dont le salut est quand même aux mains de la très sainte Vierge, qui peut toujours implorer son divin Fils... Oui! l'homme est là, j'ai fait apporter le corps, et il dépend peut-être de vous qu'un miracle éclatant éblouisse la terre, si vous priez avec assez d'ardeur pour toucher le ciel... Nous plongerons le corps dans la piscine, nous supplierons le Seigneur, maître du monde, de le ressusciter, de nous donner cette marque extraordinaire de sa bonté souveraine...

Un souffle glacé, venu de l'invisible, passa sur l'assistance. Tous étaient devenus pâles; et, sans que personne eût ouvert les lèvres, il sembla qu'un murmure courait dans un frisson.

-Mais, reprit violemment le père Fourcade, qu'une réelle foi soulevait, de quelle ardeur ne faut-il pas prier! Mes chers frères, mes chères soeurs, c'est toute votre âme que je veux, c'est une prière où vous allez mettre votre coeur, votre sang, votre vie, avec ce qu'elle a de plus noble et de plus tendre... Priez de toute votre force, priez jusqu'à ne plus savoir qui vous êtes, ni où vous êtes, priez comme on aime, comme on meurt; car ce que nous allons demander là est une grâce si précieuse, si rare, si étonnante, que la violence de notre adoration peut seule obliger Dieu à nous répondre... Et, pour que nos prières soient efficaces, pour qu'elles aient le temps de s'élargir et de monter aux pieds de l'Éternel, ce ne sera que cette après-midi, à trois heures, que nous descendrons le corps dans la piscine... Mes chers frères, mes chères soeurs, priez, priez la très sainte Vierge, la Reine des Anges, la Consolatrice des affligés!

Et lui-même, éperdu d'émotion, reprit le rosaire, pendant que le père Massias éclatait en sanglots. Le grand silence anxieux fut rompu, une contagion gagna la foule, l'emporta en cris, en larmes, en des bégaiements désordonnés de supplication. Ce fut comme un délire qui soufflait, abolissant les volontés, ne faisant plus de tous ces êtres qu'un être, exaspéré d'amour, lancé au désir fou de l'impossible prodige.

Pierre, un moment, avait cru que la terre manquait sous lui, qu'il allait tomber et s'évanouir. Il se releva péniblement, il s'écarta.

III

Comme Pierre s'éloignait, dans son malaise, envahi d'une invincible répugnance à rester là davantage, il aperçut M. de Guersaint agenouillé près de la Grotte, l'air absorbé, priant de toute sa foi. Il ne l'avait pas revu depuis le matin, il ignorait s'il était parvenu à louer deux chambres; et son premier mouvement fut de le rejoindre. Puis, il hésita, ne voulut point troubler son recueillement, pensant qu'il priait sans doute pour sa fille, qu'il adorait, malgré ses continuelles distractions de cervelle inquiète. Et il passa, il s'enfonça sous les arbres. Neuf heures sonnaient, il avait deux heures devant lui.

Là, de la berge sauvage, où paissaient autrefois les pourceaux, on avait fait, à coups d'argent, une avenue superbe, longeant le Gave. Il avait fallu en reculer le lit, pour gagner du terrain et établir un quai monumental, que bordait un large trottoir défendu par un parapet. L'avenue allait buter contre un coteau, à deux ou trois cents mètres; et c'était ainsi comme une promenade fermée, garnie de bancs, ombragée d'arbres magnifiques. Personne n'y passait, le trop-plein de la foule y débordait seul. Il s'y trouvait encore des coins de solitude, entre le mur gazonné qui l'isolait au midi et les vastes champs qui se déroulaient au nord, de l'autre côté du Gave, des pentes boisées, égayées par les façades blanches des couvents. Pendant les brûlantes journées d'août, on goûtait là une fraîcheur délicieuse, sous les ombrages, au bord des eaux courantes.

Et Pierre, tout de suite, se sentit reposé, comme au sortir d'un rêve pénible. Il s'interrogeait, s'inquiétait de ses sensations. Le matin, n'était-il donc pas arrivé à Lourdes avec le désir de croire, l'idée que déjà il recommençait à croire, ainsi qu'aux années dociles de son enfance, lorsque sa mère lui faisait joindre les mains, en lui apprenant à craindre Dieu? Et, dès qu'il s'était trouvé devant la Grotte, voilà que l'idolâtrie du culte, la violence de la foi, l'assaut contre la raison, venaient de l'incommoder jusqu'à la défaillance! Qu'allait-il donc devenir? Ne pourrait-il même tenter de combattre son doute, en utilisant son voyage, de façon à voir et à se convaincre? C'était un début décourageant, dont il restait troublé; et il fallait ces beaux arbres, ce torrent si limpide, cette avenue si calme et si fraîche, pour le remettre de la secousse.