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-Ma chère demoiselle, si vous vous sentiez trop faible, vous savez que nous avons ici du bouillon.

Elle reconnut Raymonde. Des jeunes filles étaient ainsi employées à la Grotte, pour distribuer des tasses de bouillon et de lait aux malades. Même certaines, les années précédentes, s'étaient livrées à une telle coquetterie de fins tabliers de soie, garnis de dentelle, qu'on leur avait imposé un tablier d'uniforme, une modeste toile à carreaux blancs et bleus. Et Raymonde, malgré tout, avait réussi à se faire charmante dans cette simplicité, avec sa jeunesse et son air empressé de bonne petite ménagère.

-N'est-ce pas? répéta-t-elle, faites-moi un signe, et je vous servirai.

Marie remercia, dit qu'elle ne prendrait sûrement rien; puis, se retournant vers le prêtre:

-Une heure, une heure encore, mon ami.

Alors, Pierre voulut rester près d'elle. Mais toute la place devait être réservée aux malades, on ne tolérait pas la présence des brancardiers. Entraîné par le flot mouvant de la foule, il se trouva porté vers les piscines, il tomba sur un spectacle extraordinaire, qui le retint. Devant les trois édicules, où étaient les baignoires, trois par trois, six pour les femmes et trois pour les hommes, il y avait un long espace, sous les arbres, qu'une grosse corde, nouée aux troncs, fermait et laissait libre; des malades, dans de petites voitures ou sur des brancards, y attendaient leur tour, à la file; tandis que, de l'autre côté de la corde, se pressait une cohue immense, exaltée. À ce moment, un capucin, debout au milieu de l'espace libre, dirigeait les prières. Des Ave se succédaient, que la foule balbutiait, d'un grand murmure confus. Puis, tout d'un coup, comme madame Vincent, qui depuis longtemps attendait, pâle d'angoisse, entrait enfin, avec son cher fardeau, sa fillette pareille à un Jésus de cire, le capucin se laissa tomber sur les genoux, les bras en croix, criant: «Seigneur, guérissez nos malades!» Et il répéta ce cri dix fois, vingt fois, avec une furie croissante, et la foule le répéta chaque fois, s'exaltant davantage à chaque cri, sanglotant, baisant la terre. Ce fut un vent de délire qui passa, abattant tous les fronts. Pierre demeura bouleversé par le sanglot de souffrance qui montait des entrailles de ce peuple, une prière d'abord, de plus en plus haute, où éclatait bientôt une exigence, une voix d'impatience et de colère, assourdissante et acharnée, pour faire violence au ciel. «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...» Et le cri ne cessait pas.

Mais il y eut un incident. La Grivotte pleurait à chaudes larmes, parce qu'on ne voulait pas la baigner.

-Ils disent comme ça que je suis phtisique et qu'ils ne peuvent pas tremper les phtisiques dans l'eau froide... Ce matin encore, ils en ont trempé une, je l'ai vue. Alors, pourquoi pas moi?... Je me tue à leur jurer depuis une demi-heure qu'ils font de la peine à la sainte Vierge. Je vais être guérie, je le sens, je vais être guérie...

Comme elle commençait à faire scandale, un des aumôniers des piscines s'approcha, tâcha de la calmer. On verrait tout à l'heure, on allait demander l'avis des révérends pères. Si elle était bien sage, on la baignerait peut-être.

Le cri continuait: «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...» Et Pierre, qui venait d'apercevoir madame Vêtu, attendant elle aussi devant les piscines, ne pouvait détourner les yeux de cette face torturée d'espoir, les yeux fixés sur la porte, d'où les bienheureuses, les élues, sortaient guéries. Ce fut au milieu d'un redoublement de prières, d'une frénésie de supplications, que madame Vincent reparut avec sa fillette sur les bras, sa misérable et adorée fillette qu'on avait plongée évanouie dans l'eau froide, et dont la pauvre petite figure, mal essuyée encore, restait aussi pâle, les yeux fermés, plus douloureuse et plus morte. La mère, crucifiée par cette longue agonie, désespérée du refus de la sainte Vierge, insensible au mal de son enfant, sanglotait. Et, de nouveau, lorsque madame Vêtu entra à son tour, avec un emportement de mourante qui va boire la vie, le cri obsédant éclata, sans découragement ni lassitude: «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...» Le capucin s'était abattu la face contre le sol, et la foule, les bras en croix, hurlante, mangeait la terre de baisers.

Pierre voulut rejoindre madame Vincent, pour lui dire une bonne parole de consolation; mais un flot de pèlerins l'empêcha de passer, le rejeta vers la fontaine, qu'une autre cohue assiégeait. C'était toute une construction basse, un long mur de pierre, au chaperon taillé; et, malgré les douze robinets, qui coulaient dans l'étroit bassin, des queues avaient dû s'établir. Beaucoup emplissaient là des bouteilles, des bidons de fer-blanc, des cruches de grès. Pour éviter la trop grande perte d'eau, chaque robinet ne fonctionnait que sous l'action d'un bouton. Aussi, avec leurs frêles mains, des femmes s'attardaient-elles, en s'inondant les pieds. Celles qui n'avaient pas de bidons à remplir, venaient boire et se laver le visage. Pierre remarqua un jeune homme qui buvait sept petits verres et qui se lavait sept fois les yeux, sans s'essuyer. D'autres buvaient dans des coquillages, des timbales d'étain, des poches de cuir. Et il fut surtout intéressé par le spectacle d'Élise Rouquet qui, jugeant inutile d'aller aux piscines, pour la plaie affreuse dont sa face était rongée, se contentait, depuis le matin, de se lotionner à la fontaine, toutes les heures. Elle s'agenouillait, écartait le fichu, appliquait longuement sur la plaie un mouchoir qu'elle imbibait, comme une éponge; et, autour d'elle, la foule se ruait dans une telle fièvre, que les gens ne remarquaient plus son visage de monstre, se lavaient et buvaient au canon même où elle mouillait son mouchoir.

Mais, à ce moment, Gérard qui passait, traînant aux piscines M. Sabathier, appela Pierre, qu'il voyait inoccupé. Et il lui demanda de le suivre, pour donner un coup de main; car l'ataxique n'allait pas être commode à remuer et à descendre dans l'eau. Ce fut ainsi que Pierre demeura près d'une demi-heure dans la piscine des hommes, où il était resté avec le malade, pendant que Gérard retournait à la Grotte en chercher un autre. Cette piscine lui parut bien aménagée. Elle consistait en trois cases, en trois baignoires, où l'on descendait par des marches, et que séparaient des cloisons: l'entrée de chacune était garnie d'un rideau de toile, qu'on pouvait tirer pour isoler le malade. En avant, se trouvait une salle commune, une pièce dallée, meublée seulement d'un banc et de deux chaises, qui servait de salle d'attente. Les malades s'y déshabillaient, se rhabillaient ensuite, avec une hâte gauche, un souci inquiet de pudeur. Un homme était là, nu encore, s'enveloppant à demi dans le rideau, pour remettre un bandage, de ses mains tremblantes. Un autre, un phtisique, d'une effrayante maigreur, grelottait avec un râle, la peau grise, zébrée de taches violettes. Mais Pierre frémit en voyant le frère Isidore qu'on retirait d'une baignoire: il était inanimé, on le crut mort, puis il recommença à pousser des plaintes; et c'était une pitié affreuse, ce grand corps desséché par la souffrance, pareil à un lambeau humain jeté sur l'étal, troué à la hanche d'une plaie. Les deux hospitaliers qui venaient de le baigner, avaient toutes les peines du monde à lui remettre sa chemise, car ils craignaient de le voir s'éteindre, dans une secousse trop brusque.