Peu à peu, le père Massias s'exaltait, d'une voix si haute, qu'elle couvrait celle de son supérieur, le père Fourcade.
-Seigneur, rendez-nous notre frère!... Seigneur, faites cela pour votre gloire!
Déjà, un des hospitaliers s'était décidé à tirer sur le pantalon de l'homme; mais les jambes ne cédaient pas, il aurait fallu soulever le corps; et l'autre hospitalier, qui déboutonnait la vieille redingote, fit, à demi-voix, la réflexion qu'il serait plus court de tout couper, avec des ciseaux. Autrement, jamais on ne viendrait à bout de la besogne.
Berthaud se précipita. Il avait consulté le baron Suire, d'un mot rapide. Lui, au fond, en homme politique, désapprouvait le père Fourcade d'avoir tenté une pareille aventure. Seulement, il n'était plus possible de ne pas aller jusqu'au bout: la foule attendait, suppliait le ciel depuis le matin. Et la sagesse était d'en finir tout de suite, le plus respectueusement qu'on pourrait envers le mort. Aussi, plutôt que de le trop secouer pour le mettre nu, Berthaud pensait qu'il valait mieux le plonger tout habillé dans la piscine. Il serait toujours temps de le changer, s'il ressuscitait; et, dans le cas contraire, peu importait, mon Dieu! Vivement, il dit ces choses aux hospitaliers, il les aida à passer des sangles sous les cuisses et sous les épaules de l'homme.
Le père Fourcade avait approuvé d'un signe de tête, pendant que le père Massias redoublait de ferveur.
-Seigneur, soufflez sur lui et il renaîtra!... Seigneur, rendez-lui son âme pour qu'il vous glorifie!
D'un effort, les deux hospitaliers soulevèrent l'homme sur les sangles, le portèrent au-dessus de la baignoire, le descendirent dans l'eau lentement, tourmentés de la crainte qu'il ne leur échappât. Alors, Pierre, saisi d'horreur, vit très bien le corps s'immerger, avec ses pauvres vêtements, dont l'étoffe se collait aux os, dessinant le squelette. Il flottait comme un noyé. Puis, l'abominable, ce fut que la tête, malgré la rigidité cadavérique, retombait en arrière; et elle était sous l'eau, les hospitaliers s'efforçaient vainement de relever la sangle des épaules. Un moment, l'homme faillit glisser au fond de la baignoire. Comment aurait-il pu retrouver son souffle, puisqu'il avait la bouche pleine d'eau, avec ses yeux grands ouverts, qui semblaient, sous ce voile, mourir une seconde fois?
Pendant les trois interminables minutes qu'on le trempa, les deux pères de l'Assomption, ainsi que l'aumônier, dans un paroxysme de désir et de foi, s'efforcèrent de violenter le ciel.
-Seigneur, regardez-le seulement, et il ressuscitera!... Seigneur, qu'il se lève à votre voix pour convertir la terre!... Seigneur, vous n'avez qu'un mot à dire, le monde entier célébrera votre nom!
Comme si un vaisseau se fût brisé dans sa gorge, le père Massias s'abattit sur les coudes, suffoquant, n'ayant plus que la force de baiser les dalles. Et, du dehors, arriva la clameur de la foule, le cri sans cesse répété, que le capucin lançait toujours: «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...» Cela tombait si singulièrement, que Pierre retint un cri de révolte. Près de lui, il sentait le marquis frémir. Aussi fut-ce un soulagement général, lorsque Berthaud, décidément fâché de l'aventure, dit d'une voix brusque aux hospitaliers:
-Retirez-le, retirez-le donc!
On retira l'homme, on le déposa sur la civière, avec ses loques de noyé collées à ses membres. Ses cheveux s'égouttaient, des ruisseaux coulaient, inondaient la salle. Et le mort restait mort.
Tous s'étaient levés, le regardaient, au milieu d'un silence pénible. Puis, comme on le recouvrait et qu'on l'emportait, le père Fourcade le suivit, appuyé à l'épaule du père Massias, traînant sa jambe goutteuse, dont il avait oublié un moment la douloureuse pesanteur. Il retrouvait déjà toute sa forte sérénité, on l'entendit qui disait à la foule, pendant un silence:
-Mes chers frères, mes chères soeurs, Dieu n'a pas voulu nous le rendre. C'est que, sans doute, dans son infinie bonté, il le garde parmi ses élus.
Et ce fut tout, il ne fut plus question de l'homme. De nouveau, on amenait des malades, les deux autres baignoires étaient occupées. Cependant, le petit Gustave, qui avait suivi la scène de son oeil fin et curieux, sans terreur, achevait de se déshabiller. Son misérable corps d'enfant scrofuleux apparut, avec ses côtes saillantes et l'arête épineuse de son échine, d'une maigreur qui faisait ressembler ses jambes à des cannes, la gauche surtout, desséchée, réduite à l'os; et il avait deux plaies, l'une à la cuisse, l'autre aux reins, affreuse celle-ci, la chair à nu. Il souriait pourtant, si affiné par le mal, qu'il semblait avoir la raison et la philosophie brave d'un homme, pour ses quinze ans qui en paraissaient à peine dix.
Le marquis de Salmon-Roquebert, l'ayant pris délicatement dans ses bras, refusa l'aide de Pierre.
-Merci, il ne pèse pas plus qu'un oiseau... Et n'aie pas peur, mon cher petit, j'irai doucement.
-Oh! monsieur, je ne crains pas l'eau froide, vous pouvez me plonger.
Il fut plongé ainsi dans la baignoire où l'on avait trempé l'homme. À la porte, madame Vigneron et madame Chaise, qui ne pouvaient entrer, s'étaient remises à genoux et priaient dévotement; tandis que le père, M. Vigneron, admis dans la salle, faisait de grands signes de croix.
Pierre s'en alla, puisqu'il n'était plus utile. L'idée que trois heures étaient sonnées depuis longtemps, et que Marie devait l'attendre, le fit se hâter. Mais, comme il tentait de fendre la foule, il vit arriver la jeune fille, traînée dans son chariot par Gérard, qui n'avait pas cessé d'amener des malades aux piscines. Elle s'était impatientée, soudainement envahie par la certitude qu'elle se trouvait enfin en état de grâce. Et elle eut un mot de reproche.
-Oh! mon ami, vous m'avez donc oubliée!
Il ne trouva rien à répondre, il la regarda disparaître dans les piscines des femmes, et il tomba à genoux, mortellement triste. C'était ainsi qu'il voulait l'attendre, prosterné, pour la reconduire à la Grotte, guérie certainement, chantant des louanges. Puisqu'elle était certaine d'être guérie, ne devait-elle pas l'être? D'ailleurs, lui-même cherchait en vain des mots de prière, au fond de son être bouleversé. Il restait sous le coup des choses terribles qu'il venait de voir, écrasé de fatigue physique, le cerveau déprimé, ne sachant plus ce qu'il voyait, ni ce qu'il croyait. Seule, sa tendresse éperdue pour Marie restait, le jetait à un besoin de sollicitations et d'humilité, dans cette pensée que les tout petits, quand ils aiment bien et qu'ils supplient les puissants, finissent par obtenir des grâces. Et il se surprit à répéter avec la foule, d'une voix de détresse, sortie du fond de son être: