-Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...
Cela dura dix minutes, un quart d'heure peut-être. Puis, Marie reparut, dans son chariot. Elle avait sa face désespérée et pâle, ses beaux cheveux noués en un lourd paquet d'or, que l'eau n'avait pas touché. Et elle n'était pas guérie. Une stupeur d'infini découragement fermait sa bouche, tandis que ses yeux se détournaient, comme pour ne pas rencontrer ceux du prêtre, qui, saisi, le coeur glacé, se décida à reprendre la poignée du timon, afin de la reconduire devant la Grotte.
Et le cri des fidèles, à genoux, les bras en croix, baisant la terre, reprenait dans la folie croissante, fouetté par la voix aiguë du capucin.
-Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...
Devant la Grotte, comme Pierre la réinstallait, Marie eut une défaillance. Tout de suite, Gérard qui était là, vit accourir Raymonde, avec une tasse de bouillon; et ce fut dès lors, entre eux, un assaut de zèle, autour de la malade. Raymonde, surtout, insistait pour faire accepter son bouillon, tenant gentiment la tasse, prenant des airs câlins de bonne infirmière; tandis que Gérard la trouvait tout de même charmante, cette fille sans fortune, déjà experte aux choses de la vie, prête à conduire un ménage d'une main ferme, sans cesser d'être aimable. Berthaud devait avoir raison, c'était la femme qu'il lui fallait.
-Mademoiselle, désirez-vous que je la soulève un peu?
-Merci, monsieur, je suis bien assez forte... Et puis, je la ferai boire à la cuiller, cela ira mieux.
Mais Marie, obstinée dans son silence farouche, revenait à elle, refusait le bouillon du geste. Elle voulait qu'on la laissât tranquille, qu'on ne lui parlât pas. Ce fut seulement lorsque les deux autres s'éloignèrent, en se souriant, qu'elle dit au prêtre, d'une voix sourde:
-Mon père n'est donc pas venu?
Pierre, après avoir hésité un moment, dut confesser la vérité.
-J'ai laissé votre père endormi, et il ne se sera pas réveillé.
Alors, Marie, retombant à son anéantissement, le renvoya lui-même, du geste dont elle écartait tout secours. Immobile, elle ne priait plus, elle regardait de ses grands yeux fixes la Vierge de marbre, la statue blanche, dans le flamboiement de la Grotte. Et, comme quatre heures sonnaient, Pierre, le coeur meurtri, s'en alla au bureau des constatations, en se rappelant le rendez-vous que lui avait donné le docteur Chassaigne.
IV
Le docteur Chassaigne attendait Pierre devant le bureau médical des constatations. Mais il y avait là une foule compacte, fiévreuse, guettant les malades qui entraient, les questionnant, les acclamant à la sortie, lorsque se répandait la nouvelle du miracle, un aveugle qui voyait, une sourde qui entendait, une paralytique qui retrouvait des jambes neuves. Et Pierre eut grand'peine à traverser cette cohue.
-Eh bien! demanda-t-il au docteur, allons-nous avoir un miracle, mais un vrai, incontestable?
Le docteur sourit, indulgent dans sa foi nouvelle.
-Ah! dame, un miracle ne se fait pas sur commande. Dieu intervient quand il veut.
Des hospitaliers gardaient sévèrement la porte. Tous le connaissaient, et ils s'écartèrent respectueusement, ils le laissèrent entrer, avec son compagnon. Ce bureau, où les guérisons étaient constatées, se trouvait installé fort mal dans une misérable cabane en planches, qui se composait de deux pièces, une étroite antichambre et une salle commune de réunion, insuffisante. D'ailleurs, il était question d'améliorer ce service, en le logeant plus au large, tout un vaste local, sous une des rampes du Rosaire, et dont on préparait déjà l'aménagement.
Dans l'antichambre, où il n'y avait qu'un banc de bois, Pierre aperçut deux malades assises, attendant leur tour, sous la surveillance d'un jeune hospitalier. Mais, lorsqu'il pénétra dans la salle commune, le nombre des personnes, entassées là, le surprit; tandis que la suffocante chaleur amassée entre les murs de bois, que le soleil surchauffait, lui brûlait la face. C'était une pièce carrée, peinte en jaune clair, nue, avec une seule fenêtre, aux carreaux brouillés de blanc, afin que la foule, qui s'écrasait dehors, ne pût rien voir. On n'osait pas même ouvrir la fenêtre, pour donner de l'air; car, aussitôt, un flot de têtes curieuses entraient. Et le mobilier restait rudimentaire: deux tables de sapin, d'inégale hauteur, placées bout à bout, qu'on n'avait seulement pas recouvertes d'un tapis; une sorte de grand casier, encombré de paperasses mal tenues, de dossiers, de registres, de brochures; enfin, des chaises de paille, une trentaine, tenant tout le plancher, et deux vieux fauteuils déloquetés, pour les malades.
Tout de suite, le docteur Bonamy s'était empressé au-devant du docteur Chassaigne, qui était une des dernières et une des plus glorieuses conquêtes de la Grotte. Il lui trouva une chaise, fit asseoir également Pierre, dont il salua la soutane. Puis, de son ton de grande politesse:
-Mon cher confrère, vous me permettez de continuer... Nous étions en train d'examiner mademoiselle.
Il s'agissait d'une sourde, une paysanne de vingt ans, assise dans l'un des fauteuils. Mais, au lieu d'écouter, Pierre, les jambes lasses, la tête bourdonnante encore, se contentait de regarder, tâchait de se rendre compte du personnel qui se trouvait là. On pouvait être une cinquantaine, beaucoup se tenaient debout, adossés contre le mur. Devant les deux tables, ils étaient cinq: le chef du service des piscines au milieu, penché sur un gros registre; puis, un père de l'Assomption et trois jeunes séminaristes, qui servaient de secrétaires, écrivant, passant les dossiers, les reclassant, après chaque examen. Et Pierre s'intéressa un instant à un père de l'Immaculée-Conception, le père Dargelès, rédacteur en chef du Journal de la Grotte, qu'on lui avait montré le matin. Sa petite figure mince, aux yeux clignotants, au nez pointu et à la bouche fine, souriait toujours. Il était assis modestement au bout de la plus basse des deux tables, et il prenait parfois des notes, pour son journal. Lui seul, de toute la congrégation, paraissait, pendant les trois jours du pèlerinage national. Mais, derrière lui, on devinait les autres, comme une force lentement accrue et cachée, organisant tout et ramassant tout.
Ensuite, l'assistance ne comptait guère que des curieux, des témoins, une vingtaine de médecins et quatre ou cinq prêtres. Les médecins, venus d'un peu partout, gardaient pour la plupart un absolu silence; quelques-uns se hasardaient à poser des questions; et ils échangeaient par moments des regards obliques, plus préoccupés de se surveiller entre eux que de constater les faits soumis à leur examen. Qui pouvaient-ils être? Des noms étaient prononcés, entièrement inconnus. Un seul avait causé une émotion, celui d'un docteur célèbre d'une université catholique.
Mais, ce jour-là, le docteur Bonamy, qui ne s'asseyait jamais, menant la séance, interrogeant les malades, gardait surtout son amabilité pour un petit monsieur blond, un écrivain de quelque talent, rédacteur influent d'un des journaux les plus lus de Paris, et qu'un hasard venait de faire tomber à Lourdes, le matin même. N'était-ce pas un incrédule à convertir, une influence et une publicité à utiliser? Et le docteur l'avait installé dans le second fauteuil, et il affectait une bonhomie souriante, lui donnait la grande représentation, déclarait qu'on n'avait rien à cacher, tout se passant au grand jour.