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-Messieurs, déclara le docteur Bonamy, avec la bonne grâce affectée d'un savant aux idées larges, vous savez que nous ne retenons pas les cas, dès qu'il s'agit d'une affection nerveuse. Remarquez pourtant que cette femme a été soignée pendant six mois à la Salpêtrière et qu'elle a dû venir ici pour voir sa langue se délier tout d'un coup.

Cependant, il montrait quelque impatience, car il aurait voulu servir au monsieur de Paris un beau cas, comme il s'en produisait parfois pendant cette procession de quatre heures, qui était l'heure de grâce et d'exaltation, où la sainte Vierge intercédait pour ses élues. Jusque-là, les guérisons qui avaient défilé, restaient douteuses et sans intérêt. Et, au dehors, on entendait le piétinement, le grondement de la foule, fouettée de cantiques, enfiévrée par le besoin du miracle, s'énervant de plus en plus dans l'attente.

Mais une fillette poussa la porte, souriante et modeste, avec des yeux clairs, luisant d'intelligence.

-Ah! cria joyeusement le docteur, voici notre petite amie Sophie... Une guérison remarquable, messieurs, qui s'est produite à pareille époque, l'année dernière, et dont je demande la permission de vous montrer les résultats.

Pierre avait reconnu Sophie Couteau, la miraculée qui était montée dans son compartiment, à Poitiers. Et il assista à une répétition de la scène déjà jouée devant lui. Le docteur Bonamy donnait maintenant les explications les plus précises au petit monsieur blond, très attentif: une carie des os du talon gauche, un commencement de nécrose qui nécessitait la résection, une plaie affreuse, suppurante, guérie en une minute, à la première immersion dans la piscine.

-Sophie, racontez à monsieur.

La fillette eut son geste gentil, qui commandait l'attention.

-Alors, comme ça, mon pied était perdu, je ne pouvais seulement plus me rendre à l'église, et il fallait toujours l'envelopper dans du linge, parce qu'il coulait des choses qui n'étaient guère propres... Monsieur Rivoire, le médecin, qui avait fait une coupure, pour voir dedans, disait qu'il serait forcé d'enlever un morceau de l'os, ce qui m'aurait bien sûr rendue boiteuse... Et, alors, après avoir bien prié la sainte Vierge, je suis allée tremper mon pied dans l'eau, avec une si bonne envie de guérir, que je n'ai pas même pris le temps d'enlever le linge... Et, alors, tout est resté dans l'eau, mon pied n'avait plus rien du tout, quand je l'ai sorti.

Le docteur Bonamy approuvait chaque mot, d'un branle de la tête.

-Et, Sophie, répétez-nous le mot de votre médecin.

-Chez nous, quand monsieur Rivoire a vu mon pied, il a dit: «Que ce soit le bon Dieu ou le diable qui ait guéri cette enfant, ça m'est égal; mais la vérité est qu'elle est guérie.»

Des rires éclatèrent, le mot était d'un effet sûr.

-Et, Sophie, votre mot à madame la comtesse, la directrice de votre salle.

-Ah! oui... Je n'avais pas emporté beaucoup de linge, pour mon pied; et je lui ai dit: «La sainte Vierge a été bien bonne de me guérir le premier jour, car le lendemain ma provision allait être épuisée.»

Il y eut de nouveaux rires, une satisfaction générale, à la voir si gentille, récitant un peu trop son histoire, qu'elle savait par coeur, mais très touchante et l'air véridique.

-Sophie, ôtez votre soulier, montrez votre pied à ces messieurs... Il faut qu'on touche, il faut que personne ne puisse douter.

Lestement, le petit pied apparut, très blanc, très propre, même soigné, avec la cicatrice au-dessous de la cheville, une longue cicatrice dont la couture blanchâtre témoignait de la gravité du mal. Quelques médecins s'étaient approchés, regardaient en silence. D'autres, qui avaient leur conviction faite sans doute, ne se dérangèrent pas. Un des premiers, d'un air très poli, demanda pourquoi la sainte Vierge, pendant qu'elle y était, n'avait pas refait un pied tout neuf, ce qui ne lui aurait pas coûté davantage. Mais le docteur Bonamy répondit vivement que, si la sainte Vierge avait laissé une cicatrice, c'était sûrement pour qu'il existât une trace, une preuve du miracle. Il entrait dans des détails techniques, démontrait qu'un fragment d'os et de la chair avaient dû être refaits instantanément, ce qui restait inexplicable par les voies naturelles.

-Mon Dieu! interrompit le petit monsieur blond, il n'y a pas besoin de tant d'affaires! Qu'on me montre seulement un doigt entaillé d'un coup de canif et qui sorte cicatrisé de l'eau: le miracle sera aussi grand, je m'inclinerai.

Puis, il ajouta:

-Si j'avais, moi, une source qui refermât ainsi les plaies, je voudrais bouleverser le monde. Je ne sais pas comment, mais j'appellerais les peuples, et les peuples viendraient. Je ferais constater les miracles avec une telle évidence, que je serais le maître de la terre. Songez donc à cette puissance souveraine, toute divine!... Mais il faudrait que pas un doute ne restât, il faudrait une vérité aussi éclatante que le soleil. La terre entière verrait et croirait.

Et il discuta les moyens de contrôle avec le docteur. Il avait admis que tous les malades ne pouvaient être examinés à l'arrivée. Seulement, pourquoi ne créait-on pas, à l'Hôpital, une salle particulière, réservée aux plaies apparentes? On aurait là une trentaine de sujets au plus, qu'on soumettrait à l'examen préalable d'une commission. Des procès-verbaux de constat seraient dressés, on photographierait même les plaies. Ensuite, si une guérison venait à se produire, la commission n'aurait qu'à la constater, dans un nouveau procès-verbal. Et là il ne s'agirait plus d'une maladie interne, dont le diagnostic est difficile, toujours discutable. L'évidence se ferait.

Un peu embarrassé, le docteur Bonamy répétait:

-Sans doute, sans doute, nous ne demandons que la lumière... Le difficile serait de composer cette commission. Si vous saviez comme on s'entend peu!... Enfin, il y a certainement là une idée.

Il fut secouru par l'arrivée d'une nouvelle malade. Pendant que la petite Sophie Couteau se rechaussait, déjà oubliée, Élise Rouquet parut, avec sa face de monstre, qu'elle étala, en ôtant son fichu. Depuis le matin, elle se lotionnait avec des linges, à la fontaine, et il lui semblait bien, disait-elle, que sa plaie, si avivée, commençait à sécher et à pâlir. C'était vrai, Pierre constatait, très surpris, que l'aspect en était moins horrible. Ce fut un nouvel aliment à la discussion sur les plaies apparentes; car le petit monsieur blond s'entêtait dans son idée de la création d'une salle spéciale: en effet, si l'on avait constaté, le matin même, l'état de cette fille, et si elle guérissait, quel triomphe pour la Grotte d'avoir ainsi guéri un lupus! Le miracle ne serait plus niable.

Jusque-là, le docteur Chassaigne s'était tenu à l'écart, immobile et muet, comme s'il eût voulu laisser les faits seuls agir sur Pierre. Brusquement, il se pencha, pour lui dire à demi-voix:

-Les plaies apparentes, les plaies apparentes... Ce monsieur ne se doute pas qu'aujourd'hui nos savants médecins soupçonnent beaucoup de ces plaies d'être d'origine nerveuse. Oui, l'on découvre qu'il y aurait là simplement une mauvaise nutrition de la peau. Ces questions de la nutrition sont encore si mal étudiées!... Et l'on arrive à prouver que la foi qui guérit peut parfaitement guérir les plaies, certains faux lupus entre autres. Alors, je vous demande quelle certitude il obtiendrait, ce monsieur, avec sa fameuse salle des plaies apparentes! Un peu plus de confusion et de passion dans l'éternelle querelle... Non, non! la science est vaine, c'est la mer de l'incertitude.