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Il souriait douloureusement, tandis que le docteur Bonamy engageait Élise Rouquet à continuer les lotions et à revenir chaque jour se faire examiner. Puis, il répéta, de son air prudent et affable:

-Enfin, messieurs, il y a un commencement, ce n'est pas douteux.

Mais le bureau fut bouleversé. La Grivotte venait d'entrer en coup de vent, d'une allure dansante, criant à voix pleine:

-Je suis guérie... Je suis guérie...

Et elle racontait qu'on ne voulait d'abord pas la baigner, qu'elle avait dû insister, supplier, sangloter, pour qu'on se décidât à le faire, sur une permission formelle du père Fourcade. Et elle l'avait bien dit à l'avance: elle n'était pas plongée dans l'eau glacée, depuis trois minutes, toute suante, avec son enrouement de phtisique, qu'elle avait senti les forces lui revenir, comme dans un grand coup de fouet qui lui cinglait tout le corps. Une exaltation, une flamme l'agitait, piétinante et radieuse, ne pouvant tenir en place.

-Je suis guérie, mes bons messieurs... Je suis guérie...

Stupéfait cette fois, Pierre la regardait. Était-ce donc cette fille que, la nuit dernière, il avait vue anéantie sur la banquette du wagon, toussant et crachant le sang, la face terreuse? Il ne la reconnaissait pas, droite, élancée, les joues en feu, les yeux étincelants, avec toute une volonté et une joie de vivre qui la soulevaient.

-Messieurs, déclara le docteur Bonamy, le cas me paraît très intéressant... Nous allons voir...

Il demanda le dossier de la Grivotte. Mais, parmi l'entassement des paperasses sur les deux tables, on ne le trouvait pas. Les secrétaires, les jeunes séminaristes fouillaient tout; et il fallut que le chef du service des piscines, assis au milieu, se levât, allât regarder dans le casier. Enfin, lorsqu'il eut repris sa chaise, il découvrit le dossier sous le registre qu'il gardait grand ouvert devant lui. Il contenait jusqu'à trois certificats de médecin, dont lui-même donna lecture. Tous les trois, du reste, concluaient à une phtisie avancée, que des accidents nerveux compliquaient et rendaient particulière.

Le docteur Bonamy eut un geste, pour dire qu'un tel ensemble ne laissait aucun doute. Puis, il ausculta longuement la malade. Et il murmurait:

-Je n'entends rien..., je n'entends rien...

Il se reprit.

-Ou presque rien.

Ensuite, il se tourna vers les vingt-cinq à trente médecins qui se tenaient là, silencieux.

-Messieurs, si quelques-uns d'entre vous veulent bien me prêter leurs lumières... Nous sommes ici pour étudier et discuter.

D'abord, pas un ne remua. Puis, il y en eut un qui osa se risquer. Il ausculta à son tour la jeune femme; mais il ne se prononçait pas, réfléchissait, avait un branle soucieux de la tête. Finalement, il bégaya que, pour lui, il fallait rester dans l'expectative. Mais un autre, tout de suite, le remplaça, et celui-ci fut catégorique: il n'entendait rien du tout, jamais cette femme-là n'avait été phtisique. D'autres encore le suivirent, tous finirent par défiler, excepté cinq ou six qui gardaient une attitude fermée, finement souriante. Et la confusion fut à son comble, car chacun donnait son avis, sensiblement différent; de sorte que, dans le brouhaha des voix, on ne s'entendait même plus parler. Seul, le père Dargelès montrait un calme d'absolue sérénité, car il avait flairé un de ces cas qui passionnent et qui sont la gloire de Notre-Dame de Lourdes. Déjà, il prenait des notes sur un coin de la table.

Alors, à l'écart, grâce à l'éclat des voix, Pierre et le docteur Chassaigne purent causer sans être entendus.

-Oh! ces piscines que je viens de voir! dit le jeune prêtre, ces piscines dont on renouvelle l'eau si rarement! Quelle saleté, quel bouillon de microbes!... La manie, la fureur de précautions antiseptiques où nous sommes, reçoit là un fameux soufflet. Comment se fait-il qu'une même peste n'emporte pas tous ces malades? Les adversaires de la théorie microbienne doivent bien rire.

Le docteur l'arrêta.

-Mais non, mon enfant... Si les bains ne sont guère propres, ils n'offrent aucun danger. Remarquez que l'eau ne monte pas au-dessus de dix degrés, et il en faut vingt-cinq pour la culture des germes. Puis, les maladies contagieuses ne viennent guère à Lourdes, ni le choléra, ni le typhus, ni la variole, ni la rougeole, ni la scarlatine. Nous ne voyons ici que certaines maladies organiques, les paralysies, la scrofule, les tumeurs, les ulcères, les abcès, le cancer, la phtisie; et cette dernière n'est pas transmissible par l'eau des bains. Les vieilles plaies qu'on y trempe, ne craignent rien et n'offrent aucun risque de contagion... Je vous assure que, sur ce point, la sainte Vierge n'a pas même besoin d'intervenir.

-Alors, docteur, autrefois, dans votre service, vous auriez ainsi fait tremper tous vos malades dans l'eau glacée, les femmes à n'importe quelle époque du mois, les rhumatisants, les cardiaques, les phtisiques?... Cette malheureuse fille, à demi morte, en sueur, vous l'auriez baignée?

-Certainement non!... Il y a des moyens héroïques que, couramment, on n'ose pas. Un bain glacé peut à coup sûr tuer un phtisique; mais savons-nous si, dans de certaines circonstances, il ne peut pas le sauver?... Moi qui ai fini par admettre qu'un pouvoir surnaturel agissait ici, je conviens très volontiers que des guérisons doivent se produire naturellement, grâce à cette immersion dans l'eau froide qui nous paraît imbécile et barbare... Ah! ce que nous ignorons, ce que nous ignorons...

Il retombait à sa colère, à sa haine de la science, qu'il méprisait, depuis qu'elle l'avait laissé effaré et impuissant, devant l'agonie de sa femme et de sa fille.

-Vous demandez des certitudes, ce n'est sûrement pas la médecine qui vous les donnera... Écoutez un instant ces messieurs et soyez édifié. N'est-ce pas beau, une si parfaite confusion, où tous les avis se heurtent? Certes, il est des maladies que l'on connaît admirablement, jusque dans les plus petites phases de leur évolution; il est des remèdes dont on a étudié les effets avec le soin le plus scrupuleux; mais ce qu'on ne sait pas, ce qu'on ne peut savoir, c'est la relation du remède au malade, car autant de malades, autant de cas, et chaque fois l'expérience recommence. Voilà pourquoi la médecine reste un art, parce qu'elle ne saurait avoir une rigueur expérimentale: toujours la guérison dépend d'une circonstance heureuse, de la trouvaille de génie du médecin... Et, alors, comprenez donc que les gens qui viennent discuter ici me font rire, quand ils parlent au nom des lois absolues de la science. Où sont-elles ces lois, en médecine? Qu'on me les montre!

Il voulut n'en pas dire davantage. Mais sa passion l'emporta.

-Je vous ai dit que j'étais devenu croyant... Seulement, en vérité, je comprends très bien que ce brave docteur Bonamy ne s'émeuve guère et qu'il appelle les médecins du monde entier pour étudier ses miracles. Plus il y aurait de médecins, moins la vérité se ferait, au milieu de la bataille des diagnostics et des méthodes de traitement. Si l'on ne s'entend pas sur une plaie apparente, ce n'est pas pour s'entendre sur une lésion intérieure, que les uns nient, quand les autres l'affirment. Et pourquoi, dès lors, tout ne deviendrait-il pas miracle? Car, au fond, que ce soit la nature qui agisse ou une puissance surnaturelle, les médecins n'en restent pas moins surpris le plus souvent, devant des terminaisons qu'ils ont rarement prévues... Sans doute, les choses sont fort mal organisées ici. Ces certificats de médecins qu'on ne connaît pas n'ont aucune valeur sérieuse. Il faudrait un contrôle des documents très sévère. Mais admettez une rigueur scientifique absolue, vous êtes bien naïf, mon cher enfant, si vous croyez que la conviction se ferait, éclatante pour tous. L'erreur est dans l'homme, et il n'y a pas de besogne plus héroïque que d'établir la plus petite des vérités.