Pierre, alors, commença à comprendre ce qui se passait à Lourdes, l'extraordinaire spectacle auquel le monde assistait depuis des années, parmi l'adoration dévote des uns et la risée insultante des autres. Évidemment, des forces mal étudiées encore, ignorées même, agissaient: auto-suggestion, ébranlement préparé de longue main, entraînement du voyage, des prières et des cantiques, exaltation croissante; et surtout le souffle guérisseur, la puissance inconnue qui se dégageait des foules, dans la crise aiguë de la foi. Aussi lui sembla-t-il désormais peu intelligent de croire à des supercheries. Les faits étaient beaucoup plus hauts et beaucoup plus simples. Les pères de la Grotte n'avaient pas à se noircir la conscience de mensonges, il leur suffisait d'aider à la confusion, d'utiliser l'universelle ignorance. Même, on pouvait admettre que tous étaient sincères, les médecins sans génie qui délivraient les certificats, les malades consolés qui se croyaient guéris, les témoins passionnés qui juraient avoir vu. Et, de tout cela, sortait, évidente, l'impossibilité de prouver que le miracle était ou n'était pas. Dès ce moment, le miracle ne devenait-il pas une réalité, pour le plus grand nombre, pour tous ceux qui souffraient et qui avaient besoin d'espoir?
Comme le docteur Bonamy s'était approché d'eux, en les voyant causer à l'écart, Pierre lui demanda:
-Dans quelles proportions les guérisons se produisent-elles?
-Environ le dix pour cent, répondit-il.
Puis, lisant une surprise dans les yeux du jeune prêtre, il ajouta avec une bonhomie parfaite:
-Oh! nous en obtiendrions davantage... Mais, il faut bien le dire, je ne suis ici que pour faire un peu la police des miracles. Ma vraie fonction est d'arrêter les zèles trop grands, de ne pas laisser tomber dans le ridicule les choses saintes... En somme, mon bureau n'est qu'un bureau de visa, quand les guérisons constatées semblent sérieuses.
Il fut interrompu par de sourds grondements. C'était Raboin qui se fâchait.
-Les guérisons constatées, les guérisons constatées... À quoi bon? Le miracle est continuel... Pour les croyants, à quoi bon constater? Ils n'ont qu'à s'incliner et à croire. Pour les incroyants, à quoi bon encore? Jamais on ne les convaincra... C'est des bêtises, ce que nous faisons ici.
Sévèrement, le docteur Bonamy lui ordonna de se taire.
-Raboin, vous êtes un révolté... Je dirai au père Capdebarthe que je ne veux plus de vous, puisque vous semez la désobéissance.
Il avait pourtant raison, ce garçon qui montrait les dents, toujours prêt à mordre, lorsqu'on touchait à sa foi; et Pierre le regarda avec sympathie. Toute cette besogne du bureau des constatations, si mal faite d'ailleurs, était en effet inutile: blessante pour les dévots, insuffisante pour les incrédules. Est-ce que le miracle se prouve? Il faut y croire. Il n'y a plus à comprendre, dès que Dieu intervient. Dans les siècles de réelle croyance, la science ne se mêlait pas d'expliquer Dieu. Que venait-elle faire ici? Elle entravait la foi et se diminuait elle-même. Non, non! se jeter par terre, baiser la terre et croire. Ou bien s'en aller. Il n'y avait pas de compromis possible. Du moment que l'examen commençait, il ne devait plus s'arrêter, il aboutissait fatalement au doute.
Mais Pierre, surtout, souffrait des extraordinaires conversations qu'il entendait. Les croyants qui étaient dans la salle, parlaient des miracles avec une aisance, une tranquillité inouïes. Les faits stupéfiants les laissaient pleins de sérénité. Encore un miracle, encore un miracle! et ils racontaient des imaginations de démence avec un sourire, sans la moindre protestation de leur raison. Ils vivaient évidemment dans un tel milieu de fièvre visionnaire, que rien ne les étonnait plus. Et ce n'étaient pas seulement des simples, des enfantins, des illettrés, des hallucinés, tels que Raboin; mais des intellectuels se trouvaient là, des savants, le docteur Bonamy et d'autres. C'était inimaginable. Aussi Pierre sentait-il grandir en lui un malaise, une sourde colère qui aurait fini par éclater. Sa raison se débattait, ainsi qu'un pauvre être qu'on aurait jeté à l'eau, que de toutes parts le flot prendrait et étoufferait; et il pensait que les cerveaux, comme le docteur Chassaigne par exemple, qui sombrent dans la croyance aveugle, doivent d'abord traverser ce malaise et cette lutte, avant le naufrage définitif.
Il le regarda, il le vit infiniment triste, foudroyé par le destin, d'une faiblesse d'enfant qui pleure, seul au monde désormais. Et, pourtant, il ne put retenir le cri de protestation qui lui montait aux lèvres.
-Non, non! si l'on ne sait pas tout, si même l'on ne sait jamais tout, ce n'est pas un argument pour cesser d'apprendre. Il est mauvais que l'inconnu bénéficie de ce que nous ignorons. Au contraire, notre éternel espoir doit être d'expliquer un jour l'inexpliqué; et nous ne saurions avoir sainement un idéal, en dehors de cette marche à l'inconnu pour le connaître, de cette victoire lente de la raison, au travers des misères de notre corps et de notre intelligence... Ah! la raison, c'est par elle que je souffre, c'est d'elle aussi que j'attends toute ma force! Quand elle périt, l'être périt tout entier. Quitte à y laisser le bonheur, je n'ai que l'ardente soif de la contenter toujours davantage.
Des larmes parurent dans les yeux du docteur Chassaigne. Le souvenir de ses chères mortes venait de passer sans doute. Et, à son tour, il murmura:
-La raison, la raison, oui, certainement, c'est une grande fierté, la dignité même de vivre... Mais il y a l'amour, qui est la toute-puissance de la vie, l'unique bien à reconquérir, quand on l'a perdu...
Sa voix se brisait dans un sanglot étouffé. Et, comme, machinalement, il feuilletait les dossiers sur la table, il trouva celui qui portait, en grosses lettres, le nom de Marie de Guersaint. Il l'ouvrit, lut les certificats des deux médecins concluant à une paralysie de la moelle. Et il reprit:
-Voyons, mon enfant, vous avez, je le sais, une vive affection pour mademoiselle de Guersaint... Que diriez-vous, si elle était guérie ici? Je découvre là des certificats, signés de noms honorables, et vous savez que les paralysies de cette nature sont incurables... Eh bien! si cette jeune personne, brusquement, courait et sautait, comme j'en ai vu tant d'autres, ne seriez-vous pas bien heureux, n'admettriez-vous pas enfin l'intervention d'une puissance surnaturelle?
Pierre allait répondre, lorsqu'il se rappela la consultation de son cousin Beauclair, le miracle prédit, en coup de foudre, dans un réveil, une exaltation de tout l'être; et il sentit croître son malaise, il se contenta de dire: