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Pendant plusieurs mois, la lutte continua. Et ce fut un spectacle extraordinaire que ces hommes de bon sens, le ministre, le préfet, le commissaire de police, animés certainement des meilleures intentions, se battant contre la foule toujours croissante des désespérés, qui ne voulaient pas qu'on leur fermât la porte du rêve. Les autorités exigeaient l'ordre, le respect d'une religion sage, le triomphe de la raison; tandis que le besoin d'être heureux emportait le peuple au désir exalté du salut, dans ce monde et dans l'autre. Oh! ne plus souffrir, conquérir l'égalité du bonheur, ne plus marcher que sous la protection d'une Mère juste et bonne, ne mourir que pour se réveiller au ciel! Et c'était forcément ce désir brûlant des multitudes, cette folie sainte de l'universelle joie, qui devait balayer la rigide et morose conception d'une société bien réglée, où les crises épidémiques des hallucinations religieuses sont condamnées, comme attentatoires au repos des esprits sains.

À cette heure, la salle Sainte-Honorine elle-même se révoltait. Pierre, de nouveau, dut interrompre un instant sa lecture, devant les exclamations étouffées qui traitaient le commissaire de Satan et d'Hérode. La Grivotte s'était levée sur son matelas, bégayante.

-Ah! les monstres! la bonne sainte Vierge qui m'a guérie!

Et madame Vêtu, elle aussi, reprise d'espérance, dans la sourde certitude qu'elle allait mourir, se fâchait, à cette idée que, si le préfet l'avait emporté, la Grotte n'existerait pas.

-Alors, il n'y aurait pas de pèlerinages, nous ne serions pas là, nous ne guéririons pas par centaines chaque année?

Une suffocation la saisit, et il fallut que soeur Hyacinthe vînt l'asseoir sur son séant. Madame de Jonquière profitait de l'interruption pour passer le bassin à une jeune femme atteinte d'une maladie de la moelle. Deux autres femmes, qui ne pouvaient rester sur leur lit, tant la chaleur était intolérable, rôdaient à petits pas silencieux, toutes blanches dans les ombres fumeuses; et il y avait, au bout de la salle, sortant des ténèbres, un souffle pénible qui n'avait pas cessé, accompagnant la lecture d'un bruit de râle. Seule, étendue sur le dos, Élise Rouquet dormait paisible, étalant sa plaie affreuse en train de se sécher.

Il était minuit un quart, et d'un moment à l'autre l'abbé Judaine pouvait arriver, pour la communion. La grâce rentrait au coeur de Marie, elle était convaincue maintenant que, si la sainte Vierge avait refusé de la guérir, la faute en était sûrement à elle, qui avait eu un doute, en descendant dans la piscine. Et elle se repentait de sa rébellion, comme d'un crime: pourrait-elle jamais être pardonnée? Sa face pâlie s'était affaissée parmi ses beaux cheveux blonds, ses yeux s'emplissaient de larmes, elle regardait Pierre avec une tristesse éperdue.

-Oh! mon ami, que j'ai été mauvaise! Et c'est en écoutant les crimes d'orgueil de ce préfet et de ces magistrats que j'ai compris ma faute... Il faut croire, mon ami, il n'y a pas de bonheur en dehors de la foi et de l'amour.

Puis, comme Pierre voulait s'arrêter là, toutes s'exclamèrent, exigèrent la suite. Et il dut promettre d'aller jusqu'au triomphe de la Grotte.

La palissade la barrait toujours, il fallait venir de nuit, en cachette, lorsqu'on voulait prier et emporter une bouteille de l'eau volée. Cependant, les craintes d'émeute grandissaient, on racontait que les villages de la montagne devaient descendre, pour délivrer Dieu. C'était la levée en masse des humbles, une poussée si irrésistible des affamés du miracle, que le simple bon sens, le simple bon ordre allaient être balayés comme paille. Et ce fut Mgr Laurence, dans son évêché de Tarbes, qui dut se rendre le premier. Toute sa réserve, tous ses doutes, se trouvaient débordés par le mouvement populaire. Il avait pu, pendant cinq grands mois, se tenir à l'écart, empêcher son clergé de suivre les fidèles à la Grotte, défendre l'Église contre ce vent déchaîné de superstition. Mais à quoi bon lutter davantage? Il sentait si grande la misère de son peuple de fidèles, qu'il se résignait à lui donner le culte idolâtre dont il le sentait avide. Pourtant, par un reste de prudence, il rendit simplement une ordonnance qui nommait une commission, chargée de procéder à une enquête: c'était l'acceptation des miracles à une échéance plus ou moins lointaine. Si Mgr Laurence était l'homme de saine culture, de raison froide qu'on s'imagine, ne peut-on se représenter son angoisse, le matin du jour où il signa cette ordonnance? Il dut s'agenouiller dans son oratoire, supplier le Dieu souverain du monde de lui dicter sa conduite. Il ne croyait pas aux apparitions, il avait des manifestations de la divinité une idée plus haute, plus intellectuelle. Seulement, n'était-ce pas pitié et miséricorde que de faire taire les scrupules de son intelligence, les noblesses de son culte, devant la nécessité de ce pain du mensonge, dont la pauvre humanité a besoin pour vivre heureuse? «Ô mon Dieu, pardonnez-moi, si je vous fais descendre de la puissance éternelle où vous êtes, si je vous rabaisse à ce jeu enfantin des miracles inutiles. C'est vous faire injure que de vous risquer dans cette aventure pitoyable, où il n'y a que maladie et déraison. Mais, ô mon Dieu, ils souffrent tant, ils ont une si grande faim de merveilleux, de contes de fée, pour distraire leur douleur de vivre! Vous-même, s'ils étaient vos ouailles, vous aideriez à les tromper. Que l'idée de votre divinité y perde, et qu'ils soient consolés sur cette terre!» Et l'évêque en larmes avait ainsi fait le sacrifice de son Dieu à sa charité frémissante de pasteur, pour le lamentable troupeau humain.

Puis, l'empereur, le maître, à son tour, se rendit. Il était alors à Biarritz, on le renseignait journellement sur cette affaire des apparitions, dont tous les journaux de Paris s'occupaient; car la persécution n'aurait pas été complète, si l'encre des journalistes voltairiens ne s'y était mêlée. Et l'empereur, pendant que son ministre, son préfet, son commissaire de police, se battaient pour le bon sens et pour le bon ordre, gardait ce grand silence de rêveur éveillé, où personne n'était jamais descendu. Des pétitions arrivaient quotidiennement; et il se taisait. Des évêques venaient l'entretenir, de grands personnages, de grandes dames de son entourage guettaient, l'emmenaient à l'écart; et il se taisait. Tout un combat sans trêve se livrait autour de sa volonté, d'une part les croyants, ou simplement les têtes chimériques que passionnait le mystère, de l'autre les incrédules, les hommes de gouvernement, qui se défient des troubles de l'imagination; et il se taisait. Brusquement, dans sa décision de timide, il parla. Le bruit courut qu'il s'était décidé, devant les supplications de l'impératrice. Elle intervint sans doute, mais il y eut surtout, chez l'empereur, un réveil de son ancien rêve humanitaire, un retour de sa pitié réelle pour les déshérités. Comme l'évêque, il ne voulut pas fermer aux misérables la porte de l'illusion, en maintenant l'arrêté impopulaire du préfet qui défendait d'aller boire la vie à la fontaine sainte. Et il envoya une dépêche, l'ordre bref d'abattre la palissade, pour que la Grotte fût libre.