Alors, ce fut l'hosanna, ce fut le triomphe. On cria le nouvel arrêté, sur les places de Lourdes, aux roulements du tambour, aux fanfares de la trompette. Le commissaire de police, en personne, dut procéder à l'enlèvement de la palissade. Ensuite, on le déplaça, ainsi que le préfet. Les populations arrivaient de toutes parts, on organisait le culte, à la Grotte. Et un cri d'allégresse divine montait: Dieu avait vaincu. Dieu? hélas, non! mais la misère humaine, l'éternel besoin de mensonge, cet espoir du condamné qui s'en remet, pour son salut, aux mains d'une toute-puissance invisible, plus forte que la nature, seule capable d'en briser les lois inexorables. Et ce qui avait vaincu encore, c'était la pitié souveraine des conducteurs du troupeau, l'évêque et l'empereur miséricordieux laissant aux grands enfants malades le fétiche qui consolait les uns et qui parfois même guérissait les autres.
Dès le milieu de novembre, la commission épiscopale vint procéder à l'enquête dont elle était chargée. Elle interrogea Bernadette une fois de plus, elle étudia un grand nombre de miracles. Pourtant, elle ne retint que trente guérisons, pour que l'évidence fût absolue. Et Mgr Laurence se déclara convaincu. Il fit preuve cependant d'une prudence dernière, il attendit trois années encore, avant de déclarer, dans un mandement, que la sainte Vierge était réellement apparue, à la Grotte de Massabielle, et que des miracles nombreux s'y étaient ensuite produits. Il avait acheté de la ville de Lourdes, au nom de l'Évêché, la Grotte, avec le vaste terrain qui l'entourait. Des travaux s'exécutèrent, modestes d'abord, bientôt de plus en plus importants, à mesure que l'argent affluait de toute la chrétienté. On aménageait la Grotte, on la fermait d'une grille. Le Gave était rejeté au loin, dans un lit nouveau, pour établir de larges approches, des gazons, des allées, des promenades. Enfin, l'église que la sainte Vierge avait demandée, la Basilique, commençait à sortir de terre, au sommet de la roche même. Depuis le premier coup de pioche, le curé de Lourdes, l'abbé Peyramale, dirigeait tout, avec un zèle excessif, car la lutte avait fait de lui le croyant le plus ardent, le plus sincère de l'oeuvre. Avec sa paternité un peu rude, il s'était mis à adorer Bernadette, il se donnait corps et âme à la réalisation des ordres qu'il avait reçus du ciel, par la bouche de cette innocente. Et il s'épuisait en efforts dominateurs, et il voulait que tout fût très beau, très grand, digne de la Reine des Anges, qui avait daigné visiter ce coin de montagnes. La première cérémonie religieuse n'eut lieu que six ans après les apparitions, le jour où l'on installa en grande pompe, dans la Grotte, une statue de la Vierge, à l'endroit où celle-ci était apparue. Ce matin-là, par un temps magnifique, Lourdes s'était pavoisé, toutes les cloches sonnaient. Cinq ans plus tard, en 1869, la première messe fut dite dans la crypte de la Basilique, dont la flèche n'était point terminée. Les dons augmentaient sans cesse, un fleuve d'or coulait, une ville entière allait pousser du sol. C'était la religion nouvelle qui achevait de se fonder. Le désir de guérir guérissait, la soif du miracle faisait le miracle. Un Dieu de pitié et d'espoir sortait de la souffrance de l'homme, de ce besoin d'illusion consolatrice, qui, à tous les âges de l'humanité, a créé les merveilleux paradis de l'au-delà, où une toute-puissance rend la justice et distribue l'éternel bonheur.
Aussi, les malades de la salle Sainte-Honorine ne voyaient-ils, dans la victoire de la Grotte, que leurs espérances de guérison triomphantes. Et il y eut, le long des lits, un frémissement de joie, lorsque Pierre, le coeur remué par tous ces pauvres visages qui se tendaient vers lui, avides de certitude, répéta:
-Dieu avait vaincu, et les miracles n'ont pas cessé depuis ce jour, et ce sont les plus humbles créatures qui sont les plus soulagées.
Il posa le petit livre. L'abbé Judaine entrait, la communion allait commencer. Mais Marie, reprise par la fièvre de la foi, les mains brûlantes, se pencha.
-Mon ami, oh! rendez-moi le grand service d'écouter l'aveu de ma faute et de m'absoudre. J'ai blasphémé, je suis en état de péché mortel. Si vous ne venez à mon aide, je ne pourrai recevoir la communion, et j'ai tant besoin d'être consolée et raffermie!
Le jeune prêtre refusait du geste. Jamais il n'avait voulu confesser cette amie, la seule femme qu'il eût aimée et désirée, aux saines et rieuses années de jeunesse. Mais elle insistait.
-Je vous en conjure, c'est au miracle de ma guérison que vous aiderez.
Et il céda, il reçut l'aveu de sa faute, de la révolte impie de sa souffrance contre la Vierge, restée sourde à ses prières; puis, il lui donna l'absolution, avec les paroles sacramentelles.
Déjà, l'abbé Judaine avait posé le ciboire sur une petite table, entre deux flambeaux allumés, deux étoiles tristes dans la demi-obscurité de la salle. On venait de se décider à ouvrir toutes grandes les fenêtres, tellement l'odeur de ces corps souffrants et de ces loques entassées était devenue insupportable; mais il n'entrait aucun air, la cour étroite, pleine de nuit, ressemblait à un puits embrasé. Pierre s'offrit comme servant, et il récita le Confiteor. Puis, l'aumônier, en aube, après avoir dit le Misereatur et l'Indulgentiam, éleva le ciboire: «Voici l'Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde.» Chacune des femmes qui attendaient impatiemment la communion, tordues de maux, comme le moribond attend la vie d'une potion nouvelle, lente à venir, répétait par trois fois cet acte d'humilité, à bouche fermée: «Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez chez moi, mais dites seulement une parole, et mon âme sera guérie.» L'abbé Judaine avait commencé à faire le tour des lits lamentables, suivi de Pierre, tandis que madame de Jonquière et soeur Hyacinthe les accompagnaient, chacune un flambeau à la main. La soeur désignait celles des malades qui devaient communier; et le prêtre se penchait, déposait l'hostie sur la langue, un peu au hasard, en murmurant les paroles latines. Toutes se soulevaient, les yeux grands ouverts et luisants, au milieu du désordre de l'installation trop prompte. Il fallut pourtant en réveiller deux qui s'étaient profondément endormies. Beaucoup geignaient sans en avoir conscience, recommençaient à geindre après avoir reçu Dieu. Au fond de la salle, le râle de celle qu'on ne voyait pas, continuait. Et rien n'était plus mélancolique que le petit cortège dans les demi-ténèbres, étoilées par les deux taches jaunes des cierges.
Mais ce fut une apparition divine que le visage de Marie, rendue à l'extase. On avait refusé la communion à la Grivotte, qui devait communier le matin au Rosaire, affamée du pain de vie; et madame Vêtu, muette, venait de recevoir l'hostie sur sa langue noire, dans un hoquet. Maintenant, Marie était là, sous la lueur pâle des flambeaux, si belle parmi ses cheveux blonds, avec ses yeux élargis, ses traits transfigurés par la foi, que tous l'admirèrent. Elle communia éperdument, le ciel descendait visiblement en elle, dans son pauvre corps de jeunesse, réduit à une telle misère physique. Un instant encore, elle retint Pierre par la main.