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-Pouvons-nous vous être utiles? demanda Pierre obligeamment.

-Non, non, merci bien, messieurs, répondit M. Vigneron, qui sortit un instant dans le couloir. Oh! nous avons eu une alerte! Songez donc, un fils unique, et qui nous est si cher!

Autour d'eux, l'heure du déjeuner mettait en branle la maison entière. Toutes les portes tapaient, les couloirs et l'escalier résonnaient de continuelles cavalcades. Trois grandes filles passèrent, dans le vent de leurs jupes. Des enfants en bas âge pleuraient, au fond d'une chambre voisine. Puis, c'étaient de vieilles gens affolés, des prêtres éperdus, sortant de leur caractère, soulevant leurs soutanes à pleines mains pour courir plus vite. Du bas en haut, les planchers tremblaient, sous la charge trop lourde des gens entassés. Et une servante, qui portait tout un déjeuner sur un grand plateau, étant venue frapper à la porte du monsieur seul, cette porte mit longtemps à s'ouvrir; enfin, elle s'entre-bâilla, laissa voir la chambre calme, où le monsieur était seul, tournant le dos; et, quand la servante se retira, elle se referma sur elle, discrètement.

-Oh! j'espère bien que c'est fini et que la sainte Vierge va le guérir, répétait M. Vigneron, qui ne lâchait plus ses deux voisins. Nous allons déjeuner, car je vous avoue que ça m'a creusé l'estomac, j'ai une faim terrible.

Lorsque Pierre et M. de Guersaint descendirent, ils eurent le désagrément de ne pas trouver le moindre bout de table libre, dans la salle à manger. La plus extraordinaire des cohues s'entassait là, et les quelques places vides encore étaient retenues. Un garçon leur déclara que, de dix heures à une heure, la salle ne désemplissait pas, sous l'assaut des appétits, aiguisés par l'air vif des montagnes. Ils durent se résigner à attendre, en priant le garçon de les prévenir, dès qu'il y aurait deux couverts vacants. Et, ne sachant que faire, ils allèrent se promener sous le porche de l'hôtel, béant sur la rue, où défilait sans arrêt toute une population endimanchée.

Mais le propriétaire de l'hôtel des Apparitions, le sieur Majesté en personne, apparut, tout vêtu de blanc; et, avec une grande politesse:

-Si ces messieurs voulaient attendre au salon?

C'était un gros homme de quarante-cinq ans, qui s'efforçait de porter royalement son nom. Chauve, glabre, les yeux bleus et ronds dans un visage de cire, aux trois mentons étagés, il montrait une grande dignité. Il était venu de Nevers, avec les soeurs qui desservaient l'Orphelinat, et il avait épousé une femme de Lourdes, petite et noire. À eux deux, en moins de dix ans, ils avaient fait de leur hôtel une des maisons les plus cossues, les mieux fréquentées de la ville. Depuis quelques années, il y avait joint un commerce d'articles religieux, qui occupait, à gauche, tout un vaste magasin, et que tenait une jeune nièce, sous la surveillance de madame Majesté.

-Ces messieurs pourraient s'asseoir au salon? répéta l'hôtelier, que la soutane de Pierre rendait très prévenant.

Mais tous deux préféraient marcher, attendre debout, au grand air. Et, alors, Majesté ne les quitta pas, voulut causer un instant avec eux, comme il le faisait d'habitude avec les clients qu'il désirait honorer. La conversation roula d'abord sur la procession aux flambeaux du soir, qui promettait d'être superbe, par ce temps admirable. Il y avait plus de cinquante mille étrangers dans Lourdes, des promeneurs étaient venus de toutes les stations d'eaux voisines; et cela expliquait l'encombrement des tables d'hôte. Peut-être la ville allait-elle manquer de pain, comme cela était arrivé l'année d'auparavant.

-Vous voyez la bousculade, conclut Majesté, nous ne savons où donner de la tête. Ce n'est vraiment pas de ma faute, si l'on vous fait attendre un peu.

À ce moment, le facteur arriva, avec un courrier considérable, un paquet de journaux et de lettres qu'il posa sur une table, dans le bureau. Puis, comme il avait gardé à la main une dernière lettre, il demanda:

-Vous n'avez pas ici madame Maze?

-Madame Maze, madame Maze, répéta l'hôtelier. Non, non, certainement.

Pierre avait entendu, et il s'approcha, pour dire:

-Madame Maze, il y en a une qui doit être descendue chez les soeurs de l'Immaculée-Conception, les Soeurs bleues, comme on les appelle ici, je crois.

Le facteur remercia et s'en alla. Mais un sourire amer était monté aux lèvres de Majesté.

-Les Soeurs bleues, murmura-t-il, ah! les Soeurs bleues...

Il jeta un coup d'oeil oblique sur la soutane de Pierre, puis s'arrêta net, dans la crainte d'en trop dire. Son coeur pourtant débordait, il aurait voulu se soulager, et ce jeune prêtre de Paris, qui avait l'air d'être d'esprit libre, ne devait pas faire partie de la bande, comme il nommait tous les servants de la Grotte, tous ceux qui battaient monnaie avec Notre-Dame de Lourdes. Peu à peu, il se risqua.

-Monsieur l'abbé, je vous jure que je suis bon catholique. Ici, d'ailleurs, nous le sommes tous. Et je pratique, je fais mes Pâques... Mais, en vérité, je dis que des religieuses ne devraient pas tenir un hôtel. Non, non, ce n'est pas bien!

Et il exhala sa rancune de commerçant atteint par une concurrence déloyale. Est-ce que ces soeurs de l'Immaculée-Conception, ces Soeurs bleues, n'auraient pas dû s'en tenir à leur vrai rôle, la fabrication des hosties, l'entretien et le blanchissage des linges sacrés? Mais non! elles avaient transformé leur couvent en une vaste hôtellerie, où les dames seules trouvaient des chambres séparées, mangeaient en commun, quand elles ne préféraient pas se faire servir à part. Tout cela était très propre, très bien organisé, et pas cher, grâce aux mille avantages dont elles jouissaient. Aucun hôtel de Lourdes ne travaillait autant.

-Enfin, est-ce que c'est convenable? des religieuses se mêler de vendre de la soupe! Ajoutez que la supérieure est une maîtresse femme. Lorsqu'elle a vu la fortune venir, elle l'a voulue pour sa maison seule, elle s'est séparée résolument des pères de la Grotte, qui s'efforçaient de mettre la main sur elle. Oui, monsieur l'abbé, elle est allée jusqu'à Rome, elle a eu gain de cause, elle empoche maintenant tout l'argent des additions. Des religieuses, des religieuses, mon Dieu! louer des chambres garnies et tenir une table d'hôte!

Il levait les bras au ciel, il suffoquait.

-Mais, finit par objecter doucement Pierre, puisque votre maison regorge, puisque vous n'avez plus de libre ni un lit ni une assiette, où mettriez-vous donc les voyageurs, s'il vous en arrivait encore?

Majesté se récria vivement.

-Ah! monsieur l'abbé, on voit bien que vous ne connaissez pas le pays. Pendant le pèlerinage national, c'est vrai, nous travaillons tous, nous n'avons pas à nous plaindre. Mais cela ne dure que quatre ou cinq jours; et, dans les temps ordinaires, le courant est moins fort... Oh! moi, Dieu merci! je suis toujours satisfait. La maison est connue, elle vient sur le même rang que l'hôtel de la Grotte, où il s'est fait déjà deux fortunes... N'importe! c'est vexant de voir ces Soeurs bleues écrémer la clientèle, nous prendre des dames de la bourgeoisie qui passent à Lourdes des quinze jours, des trois semaines; et cela aux époques tranquilles, quand il n'y a pas beaucoup de monde: vous comprenez, n'est-ce pas? des personnes bien élevées qui détestent le bruit, qui vont prier à la Grotte toutes seules, pendant des journées entières, et qui payent largement, sans marchander jamais.