Pierre se retirait, le coeur soulevé, lorsqu'un gémissement faible et continu l'arrêta. Il avait reconnu, à la même place, dans la même position, madame Vincent, qui berçait la petite Rose sur ses genoux.
-Ah! monsieur l'abbé, murmura-t-elle, vous entendez, elle s'est réveillée voici bientôt une heure, et depuis ce moment elle crie... Je vous jure bien pourtant que je n'ai pas remué un doigt, tant ça me rendait heureuse de la regarder dormir.
Le prêtre s'était penché, examinant la petite, qui n'avait pas même la force de rouvrir les paupières. Sa plainte sortait de sa bouche comme son souffle même; et elle était si blanche, qu'il frémit, car il sentit venir la mort.
-Mon Dieu! qu'est-ce que je vais faire? continua la mère martyrisée, à bout de force. Ça ne peut pas continuer comme ça, je ne peux plus l'entendre crier... Si vous saviez tout ce que je lui dis: «Mon bijou, mon trésor, mon ange, je t'en supplie, ne crie plus, sois mignonne, la sainte Vierge va te guérir!» Et elle crie toujours...
Elle sanglotait, ses grosses larmes tombaient sur le visage de l'enfant, dont le râle ne cessait pas.
-S'il faisait jour, je serais déjà partie de cette salle, d'autant plus qu'elle incommode le monde. Il y a là une vieille dame qui s'est déjà fâchée... Mais j'ai peur qu'il ne fasse froid; et puis, où aller, dans la nuit?... Ah! sainte Vierge, sainte Vierge, prenez pitié de nous!
Pierre, gagné par les larmes, mit un baiser sur les petits cheveux blonds de Rose; et il se sauva, pour ne pas éclater en sanglots avec cette mère douloureuse, et il se rendit droit au Rosaire, comme décidé à vaincre la mort.
Il avait déjà vu le Rosaire au plein jour, et elle lui avait déplu, cette église que l'architecte, gêné par l'emplacement, acculé au roc, avait dû faire ronde et trop basse, avec sa grande coupole soutenue par des piliers carrés. Le pis était que, malgré son style byzantin archaïque, elle manquait de sentiment religieux, sans mystère ni recueillement aucun, pareille à une halle au blé toute neuve, que la coupole et les larges portes vitrées éclairaient d'un jour cru. Elle n'était point finie d'ailleurs, l'ornementation manquait, les pans de mur nu où s'adossaient les autels n'avaient d'autre décoration que des roses en papier de couleur et de maigres ex-voto; et cela achevait de lui donner un air de vaste salle de passage, au sol dallé, qui, par les temps de pluie, se trempait, comme le carreau d'une salle de chemin de fer. Le maître autel provisoire était en bois peint. Des rangées de bancs, innombrables, emplissaient la rotonde centrale, des bancs de refuge public, où l'on pouvait venir s'asseoir à toute heure, car nuit et jour le Rosaire restait grand ouvert à la foule des pèlerins. De même que l'Abri, c'était l'étable, où Dieu recevait ses pauvres.
Et Pierre, en entrant, retrouva cette sensation de halle commune que la rue traverse. Mais le jour trop vif n'inondait plus les murs blafards, les cierges qui brûlaient sur tous les autels étoilaient seulement les ombres vagues, endormies sous les voûtes. Il y avait eu, à minuit, une grand'messe solennelle, célébrée avec une pompe extraordinaire, dans l'éclat des lumières, des chants, des vêtements d'or, des encensoirs balancés et fumants; et, de ce flamboiement glorieux, il n'était resté, à chacun des quinze autels du pourtour, que les cierges réglementaires, nécessaires à la célébration des messes. Dès minuit, les messes commençaient, ne cessaient plus jusqu'à midi. Rien qu'au Rosaire, il s'en disait près de quatre cents, pendant ces douze heures. Pour Lourdes entier, où l'on comptait une cinquantaine d'autels, le nombre des messes dites montait à plus de deux mille par jour. Et l'affluence des prêtres était si grande, que beaucoup remplissaient difficilement leur devoir, devaient faire queue durant des heures, avant de trouver un autel libre. Cette nuit-là, ce qui étonna Pierre, ce fut de voir, dans les demi-ténèbres, les autels assiégés, des files de prêtres qui attendaient patiemment leur tour, en bas des marches, pendant que l'officiant dépêchait les phrases latines, avec de grands signes de croix; et la fatigue était si écrasante, que la plupart s'asseyaient par terre, que certains s'endormaient sur les marches, en tas et vaincus, comptant que le bedeau les réveillerait.
Un instant, il se promena, indécis. Allait-il attendre comme les autres? Mais le spectacle le retenait. À tous les autels, à toutes les messes, un flot de pèlerins se pressaient, communiaient en hâte, avec une sorte de ferveur vorace. Les ciboires se remplissaient, se vidaient sans cesse, les mains des prêtres se fatiguaient à distribuer le pain de vie; et il s'étonnait de nouveau, jamais il n'avait vu un coin de terre arrosé à ce point du sang divin, et d'où la foi s'exhalât en un tel envolement des âmes. C'était comme un retour aux temps héroïques de l'Église, lorsque les peuples s'agenouillaient sous le même vent de crédulité, dans l'épouvante de leur ignorance, qui s'en remettait, pour leur bonheur, aux mains du Dieu tout-puissant. Il pouvait se croire transporté à huit ou neuf siècles en arrière, aux époques de grande dévotion publique, quand on pensait la fin du monde prochaine. La foule des simples, toute la cohue qui avait assistée à la grand'messe, était restée sur les bancs, à l'aise chez Dieu comme chez elle. Beaucoup n'avaient pas d'asile. L'église n'était-elle pas leur maison, le refuge où jour et nuit la consolation les attendait? Ceux qui ne savaient où coucher, qui n'avaient même pas trouvé une place à l'Abri, entraient au Rosaire, finissaient par se caser sur un banc, ou bien s'allongeaient sur les dalles. Et d'autres, que leur lit attendait, s'oubliaient pour la joie de passer une nuit entière dans ce logis céleste, si pleine de beaux rêves. Jusqu'au jour, l'amas, la promiscuité étaient extraordinaires: toutes les rangées de bancs garnies, des dormeurs épars dans tous les coins, derrière tous les piliers; des hommes, des femmes, des enfants, adossés les uns aux autres, la tête tombée sur l'épaule du voisin, mêlant leurs haleines, avec une tranquille inconscience; la débâcle d'une sainte assistance que le sommeil a foudroyée, une église transformée en une hospitalité de hasard, la porte grande ouverte à la belle nuit d'août, laissant pénétrer tous les passants des ténèbres, les bons et les mauvais, les las et les perdus. Et, de partout, à chacun des quinze autels, les sonnettes de l'élévation tintaient sans relâche; et, du pêle-mêle des dormeurs, à chaque instant, se levaient des bandes de fidèles qui allaient communier, puis qui revenaient se perdre parmi le troupeau sans nom et sans gardien, roulé dans la demi-obscurité comme dans la décence d'un voile.
Pierre continuait à errer, d'un air d'indécision inquiète, au travers de ces groupes vagues, lorsqu'un vieux prêtre, assis sur la marche d'un autel, l'appela d'un signe. Depuis deux heures, il attendait là, et à l'instant où son tour venait enfin, il se sentait pris d'une faiblesse telle, que, par crainte de ne pouvoir achever sa messe, il préférait céder sa place. Sans doute la vue de Pierre perdu, torturé dans l'ombre, l'avait touché. Il lui indiqua la sacristie, attendit encore jusqu'à ce qu'il revînt avec la chasuble et le calice, puis s'endormit profondément sur un des bancs voisins. Pierre alors dit sa messe, comme il la disait à Paris, en honnête homme qui remplit son devoir professionnel. Il gardait l'apparence extérieure d'une foi sincère. Mais rien ne le toucha, ne lui fondit le coeur, de ce qu'il croyait pouvoir attendre des deux jours de fièvre qu'il venait de passer, du milieu extraordinaire et bouleversant où il vivait depuis la veille. Il espérait, au moment de la communion, lorsque le divin mystère s'accomplit, qu'une grande commotion allait le terrasser, qu'il serait baigné de la grâce, devant le ciel ouvert, face à face avec Dieu; et rien ne se produisit, son coeur glacé ne battit même pas, il prononça jusqu'au bout les paroles habituelles, fit les gestes réglementaires, avec la correction machinale du métier. Malgré son effort de ferveur, une seule idée revenait, obstinée, celle que la sacristie était bien trop petite, pour un nombre si énorme de messes. Comment les sacristains pouvaient-ils arriver à fournir les vêtements sacrés et les linges? Cela le confondait, occupait son esprit avec une persistance imbécile.