— D’accord, bonne idée, acquiesça de nouveau Sma en hissant la petite créature sur son épaule.
Les gens d’équipage lui lancèrent au passage qu’on se retrouverait plus tard, et tous trois (Sma, le curieux télédrone de vaisseau et Skaffen-Amtiskaw) prirent le chemin des quartiers d’habitation.
— Oooh, comme vous êtes chaude et confortable, marmotta le petit animal brun et jaune d’une voix ensommeillée en fourrant sa tête dans le cou de la jeune femme, tandis qu’ils longeaient un couloir tapissé d’une épaisse moquette en direction de la cabine de Sma. (Puis il se mit à gigoter, et elle se surprit à lui donner de petites tapes sur le dos.) À gauche maintenant, précisa-t-il lorsqu’ils furent parvenus à un embranchement. (Puis :) Au fait, nous venons juste de sortir d’orbite.
— Parfait, répondit Sma.
— Est-ce que je pourrai me blottir contre vous pendant que vous dormez ?
Sma s’immobilisa, détacha d’une main la créature accrochée à son épaule et la regarda droit dans les yeux.
— Pardon ?
— En bons copains, je veux dire, reprit le petit être, qui laissa échapper un énorme bâillement, puis cligna les yeux. Loin de moi l’idée de vous offenser ; c’est un bon moyen de créer des liens, voilà tout.
Sma eut brusquement conscience du rougeoiement qu’émettait juste derrière elle l’aura de Skaffen-Amtiskaw. Elle rapprocha de son visage le petit animal brun et jaune et dit :
— Écoutez, Xénophobe…
— Xény.
— Oui, Xény. Vous êtes un vaisseau spatial d’un million de tonneaux ; une Unité d’Offensive Rapide de classe Tortionnaire. Même sans…
— Mais je suis démilitarisé !
— Même sans votre stock d’armes principal, je parie que, s’il vous en prenait l’envie, vous seriez capable de réduire à néant des planètes entières…
— Oh, voyons ! N’importe quelle sotte UCG sait faire cela !
— Alors qu’est-ce que c’est que ces histoires ? demanda-t-elle en secouant sans ménagement le petit télédrone soyeux dont les dents s’entrechoquèrent.
— C’était pour rire ! s’écria ce dernier. Alors, Sma, on ne comprend plus la plaisanterie ?
— Je me demande. Et vous, vous comprendriez que je vous réexpédie d’un grand coup de pied jusque dans la salle de séjour ?
— Ouh ! Quel est votre problème, ma chère ? Vous avez quelque chose contre les petits animaux à fourrure, c’est ça ? Écoutez, madame Sma. Je sais pertinemment que je suis un vaisseau spatial ; je fais tout ce qu’on me dit de faire, y compris vous emmener à destination (laquelle demeure d’ailleurs remarquablement imprécise, pour tout dire), et qui plus est avec une efficacité incontestable. À la moindre alerte, si je devais passer à l’action et me comporter en vaisseau de guerre, l’artefact que vous avez dans les mains tomberait instantanément, inerte et sans vie, et je me battrais avec la férocité, la détermination auxquelles j’ai été formé. Entre-temps, à l’instar de mes collègues humains, je m’amuse un peu en toute innocence. Si vous détestez franchement mon apparence actuelle, très bien ; j’en changerai. Je serai dorénavant un drone ordinaire, ou une simple voix désincarnée ; si vous préférez, je m’adresserai à vous par l’intermédiaire de Skaffen-Amtiskaw ici présent, ou à travers votre terminal personnel. Offenser un passager, voilà bien la dernière chose que je souhaite.
Sma fit la moue. Puis elle lui donna une série de petites tapes sur la tête et poussa un soupir.
— D’accord, je n’ai que ce que je mérite.
— Je peux donc conserver cette forme ?
— Je vous en prie, faites.
— Chouette alors ! (L’animal se tortilla de plaisir, puis ouvrit tout grands ses yeux et posa sur elle un regard plein d’espoir.) Alors, câlin ?
— Câlin, répondit Sma en le berçant dans ses bras et en lui caressant le dos.
Elle se retourna et vit, suspendu dans les airs, Skaffen-Amtiskaw renversé sur le dos dans une posture dramatique ; son champ-aura affichait des éclairs de cette affreuse teinte orangée qui signalait généralement : Drone Souffrant, en Extrême Détresse.
Sma salua de la tête le petit animal brun et jaune qui reprit en se dandinant le couloir menant à la salle de séjour (en agitant une petite patte courtaude) ; puis elle referma la porte de sa cabine et s’assura que les systèmes de contrôle internes étaient bien désactivés.
Là-dessus, elle se tourna vers Skaffen-Amtiskaw.
— Rappelle-moi combien de temps nous devons passer à bord de ce vaisseau, déjà ?
— Trente jours ? proposa le drone.
Sma serra les dents et examina sa cabine ; plutôt confortable, apparemment, mais petite à côté des immenses espaces tout résonnants d’échos dont elle disposait chez elle, dans l’ancienne centrale hydroélectrique.
— Trente jours avec un équipage de masochistes qui font une fixation sur les virus, et un vaisseau qui se prend pour un nounours en peluche.
Elle secoua la tête et s’assit sur le lit-champ.
— Subjectivement parlant, drone, ce pourrait bien être un très, très long voyage.
Là-dessus, elle se laissa tomber dans le lit en marmonnant.
Skaffen-Amtiskaw se dit que le moment était sans doute mal choisi pour lui annoncer que Zakalwe était porté disparu.
— Je vais faire un tour, si ça ne te dérange pas, fit-il en survolant, en direction de la porte, la série de valises bien alignées qui constituaient les bagages de Sma.
— C’est ça, vas-y.
Elle remua paresseusement un bras, puis se débarrassa prestement de sa veste et la laissa tomber par terre.
Le drone était presque arrivé à la porte lorsqu’elle se redressa brusquement en position assise, les sourcils froncés.
— Attends un peu… Qu’est-ce qu’il a voulu dire par « … destination remarquablement imprécise » ? Dois-je comprendre qu’il ne sait même pas où nous allons ?
Aïe-aïe-aïe, songea le drone.
La machine fit demi-tour dans les airs.
— Euh…, fit-elle.
Sma plissa les yeux.
— Nous allons seulement récupérer Zakalwe, n’est-ce pas ?
— Oui, bien sûr.
— Rien d’autre ?
— Absolument pas. On trouve Zakalwe, on lui remet ses instructions, on l’emmène à Vœrenhutz. C’est aussi simple que ça. Il est possible qu’on nous demande de rester quelque temps pour superviser l’opération, mais ce n’est pas encore certain.
— Oui, oui, cela je m’y attendais, mais… Où se trouve exactement Zakalwe ?
— Où exactement ? répéta le drone. Eh bien, ma foi… Tu sais, c’est un peu…
— Bon, bon : approximativement, alors.
— Ce n’est pas un problème, répondit Skaffen-Amtiskaw en battant en retraite vers la porte.
— Comment ça ? interrogea Sma, perplexe.
— Eh bien, oui… ce n’est pas un problème : cela, nous le savons. Nous savons où il se trouve.
— Parfait, acquiesça Sma. Et alors ?
— Alors quoi ?
— Et alors, fit-elle en haussant le ton, où est-il ?
— Crastalier.
— Cras… quoi ?
— Crastalier, oui. C’est là que nous allons.
Sma secoua la tête et bâilla.
— Jamais entendu parler. (Elle se laissa retomber dans le lit-champ et s’étira.) Crastalier. (Son bâillement s’accrut ; elle porta une main à sa bouche.) Pourquoi ne me l’as-tu pas dit tout de suite, bon sang ?