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Je me dis ceci : les pirates sont au nombre de trois. Celui que je suppose être leur chef reste dans le poste de pilotage, le second me tient à l’œil, tandis que le troisième va chiquer au loup-garou dans les autres classes. Ce dernier possède une arme bidon. Si bien que si je parviens à neutraliser le voyou blondasse, n’ayant rien à craindre de l’Indien, je pourrai ensuite me consacrer au chef.

Diviser pour régner.

Ils se sont eux-mêmes divisés.

J’ai droit à un régime de haute surveillance spécial car ces gentilshommes de fortune savent qui je suis. L’homme aux tempes grises me l’a pratiquement dit.

L’os réside dans l’expérience du supporter liverpoolais (l’hiver poulet). Il en a, c’est évident. La manière qu’il me braque à distance, ne trompe pas. Je serais foudroyé avant de pouvoir terminer un geste désarmeur. D’autant qu’il ne demande qu’à perforer cet « arrangement de chair » (comme écrit Cohen) qui me constitue si harmonieusement. Alors, attendre !

Je prends une position confortable, jambes allongées, mains croisées sur le bas-ventre. J’ai assez de force de caractère pour fermer les yeux.

Le hooligan m’interpelle :

— Hé ! flic !

Je soulève mes stores. Il se fend le pébroque.

— T'espères quoi ? il demande.

— Dormir, que je lui réponds.

Je m’en torche qu’il soit indupe. Ce qui importe, c’est de puiser dans son capital patience, comprends-tu ?

Si on analyse nos deux situations, la sienne, malgré l’appoint du revolver, n’est pas tellement plus enviable que la mienne, après tout. D’abord, il est en plein brigandage, et moi j’ai la parfaite sérénité de l’âme. Il est sur le qui-vive, étant environné de plusieurs centaines de victimes, et moi je n’ai que l’inconvénient de ces trois yeux fixés sur ma personne. Enfin, il est debout, et moi vautré.

Non, je te jure que ça baigne pour ma pomme !

DERRIÈRE LE HUBLOT

Ave Caesar, Marie Curie te salutant.

Tel le gladiateur romain défilant devant la loge impériale, je lance cette phrase légendaire du fond de mon aimable subconscient.

Je dois m’endormir ! Oui, au plus fort du drame, il me faut roupiller vraiment pour déconnecter l’adversaire. Quelle plus cinglante leçon de courage donner à ce foie blanc ? Il braque un revolver sur ma figure, et Sana, superbe, s’endort.

Je ferme les yeux. Compter des moutons ? Rien de plus stupide. Je préfère délirer. Tiens, j’imagine un restaurant pour scatophages. Compose le menu qu’on pourrait y servir : excréments de bébé sur toasts ; étrons de jouvencelle sauce hollandaise ; colombins de manar braisés ; diarrhée norvégienne flambée au rhum ; entremerdes glacés.

La marotte scatologique de l’Antonio ! Je vois d’ici discourir les cadémiciens, juste que se dessinait un courant bienveillant en ma faveur ! Suicidaire, l’apôtre. Incorrigible. Se néfaste la carrière. Une plume pareille, tout lui était promis, et voilà qu’il se la carre dans le fion et fait « Cocorico ». Faut être estampillé du sceau du sot, je vous jure. Ou du sceau du secret ! Du saut du lit, du seau du puits. On le comprendra jamais, Santonio ! C’est un vrai bizarre. Un mortifié ! Un obscène ingénu ! Il gaspille ses lauriers. Les ôte de son chef pour les flanquer dans le civet ! Des comme lui, on en retouchera jamais plus.

Un instant, il y a un vacillement dans mon caberlot, un flou artistique. Mais je réalise en pensant à Marie-Marie que j’ai entrainée presque de force dans cette équipée. N’aura-t-elle donc tant vécu notre amour que pour cette infamie ? Après tous ces jours passés loin de moi, toutes ces tentatives infructueuses pour m’oublier, elle me retrouve. Je décide de m’unir à elle, comme on écrit dans les très jolis livres où on se masturbe que d’un doigt en gardant l’auriculaire levé ; et puis la tuile ! Ce zef impensable ! La malédiction des Romanov !

Ça s’estompe. Ma douleur s’atténue. Je commence à somnoler pour de bon. Mais presque tout de suite, la voix du commandant Ziebenthal :

— Ici votre commandant de bord. Nous commençons notre descente, et allons nous poser en catastrophe sur un terrain gelé. Attachez vos ceintures, déchaussez-vous, mettez le dossier de votre siège en position verticale et tenez-vous penchés en avant.

Là, on commence à percevoir des cris. Un vieux gonzier bronzé à l’hépatite virale demande à mon garde la permission d’aller aux chiches. Ça urge, c’est peut-être même trop tard, y a commencement d’exécution. Le supporter de Liverpool va pour refuser mais l’odeur qui se dégage du vieux l’incite à la clémence et il consent.

Moi, je me dis très exactement ceci, sans y changer une virgule : « Mon Sana, tu tiens peut-être l’occasion tant espérée. » Je remonte le dossier de mon fauteuil d’une main. J’ai, dans ma manche le tournevis emprunté à la caisse à outils de bord. En ai coincé l’extrémité dans mon poignet mousquetaire. Le vieux crabe au foie malade quitte sa place en marchant comme un pauvre bonhomme salement emmerdé. Il va devoir passer entre le rouillé et moi. Mais l’autre, dont la méfiance est restée intacte, lui ordonne de se courber pour passer. Le pauvre zigus aux tripes en débandade obtempère. Moi, juste comme il va longer mon siège, discrétos, je lui fais un croche-pied (que l’on appelle également croc-enjambe dans le grand monde et croque-en-bouche chez les négresses а plateau).

Le bonze trébuche et s’accroche à tu sais quoi ? La braguette du hooligan ! Instinctivement. L’autre le rebuffe d’un coup de genou dans la gueule. Quelque chose en moi, mon ordinateur de cervelle sans doute, a su que c’était the moment (en anglais « le » moment). J’ai rien décidé. Simplement mes réflexes ont agi. Je me fends comme Lagardère lorsque l’heure est venue d’aller t’ à lui.

Et voilà mon adversaire tout con avec un énorme tournevis en travers de la gorge. Tu sais, les fakirs de music-hall qui se traversent la peau du cou avec une brochette à merguez ? Eh bien, ça ! Sauf que j’ai pas déterminé les points neutres. Le gonzier a pris l’outil jusqu’au manche. Ça ressort derrière lui. Probable que ça a dû toucher des nerfs vachement importants car il est paralysé. N’a même pas le spasme pour presser la détente de son presse-purée ! II ne peut plus rien foutre d’autre que de déguster son horreur, Cézarin. Jusqu’à la lie. Jusqu’à l’hallali. Ou que mort s’en suif.

Je cueille délicatement le Colt encore accroché à sa main et qui ne tient que par la boucle protégeant la détente. Il ne lui sert plus que de bague, en somme. Ça fait efféminé.

Maintenant, la situasse s’est un peu modifiée. Les mauvaises trajectoires se sont un tantisoit corrigées. Qu’à ce propos notre zinc pique de plus en plus vers le sol. Il est temps que j’intervienne dans la cabine. J’adresse un signe rassurant à Marie-Marie et fonce à l’avant.

Une jolie hôtesse, livide sous sa blondeur naturelle, avec de longues jambes et un mignon fessier, délicatement accroché, me murmure :

— Attachez-vous ! On se pose !

— Non, on ne se posera pas ! réponds-je à mi-voix.

— II a tué le radio ! fait-elle, et elle éclate en sanglots.

Ses nerfs qui lâchent, à Ludï Matchmaker de Spitz (ses parents tiennent le grand magasin de fleurs sur la place).

Cette annonce accroît ma rogne. Je saute sur la poignée de la lourde et dépone. Malheureusement, l’homme aux tempes grises défouraille dans la porte sitôt que je l’entrouvre. Heureusement, c’est l’instant où le train d’atterrissage touche le sol et l’avion prend un chtar qui le fait rebondir, si bien que la valda du gonzier me rate. Malheureusement, le rude impact m’a renvoyé à l’extérieur du poste de pilotage. Heureusement, je tombe entre les jambes de l’hôtesse attachée à son strapontin. Malheureusement, étourdi par l’impact, je n’ai pas le privilège de mater son entrejambe, que, de toute manière, avec leurs saloperies de collants j’aurai fait tintin de paysage !