Le zinc retrouve son assiette grâce à la maestria du pilote. Il roule en soubresautant sur une plaine gelée. L’homme aux tifs gris a eu la présence d’esprit de me subtiliser le Colt du hooligan à la gorge tournevissée. L’appareil cahote terriblement. Ça gueule à l’intérieur. Les gens s’offrent des crises de nerfs carabinées. Pourtant, merde, ils viennent de retrouver la terre ferme ! Ils devraient applaudir et prier, au contraire.
Le pirate me dit :
— Enlevez le radio de son siège et asseyez-vous à sa place.
Le pauvre radio pend par-dessus sa ceinture. Il a eu droit à une praline dans l’oreille et ce qui subsiste de sa physionomie n’est plus photographiable. Je passe ma main sous son buste pour faire jouer le fermoir de la ceinture. Et poum ! Il s’écroule sur la plancher. Docile, je me love entre les accoudoirs de son siège.
— Mettez les mains derrière votre dossier ! enjoint le détourneur d’avion.
Il s’adresse alors au copilote :
— Prenez votre cravate et, au besoin, celle du commandant, et liez-lui solidement les poignets. Je vérifierai. Si c’est bâclé, je vous tue.
Tout se déroule selon ses instructions. L’homme est très calme, presque froid, lointain. Il jacte avec détachement.
— Commandant, fait-il, donnez l’ordre d’évacuation de l’appareil. Tout le monde doit descendre, excepté vous et le second pilote.
Le chef de bord décroche son micro.
— Ici votre commandant. Nous venons de nous poser dans une contrée inconnue et les pirates de l’air exigent que tout le monde débarque !
La lourde du poste de pilotage se rouvre, l’Indien surgit.
— II a égorgé Jerry ! dit-il aux temps grises en me désignant.
Ce self, ma doué ! Il ne réagit pas, le big chief ! Simplement, il présente le Colt au gars.
— Prends celui-ci qui fonctionne.
L’autre obéit.
— Une fois les passager débarqués, donne-leur l’ordre de vider les soutes de l’avion. N’hésite pas à mettre au pli les récalcitrants, s’il en est. Vous, commandant, actionnez le système d’ouverture des soutes !
Net, précis, sans bavures. Cela dit, je pige mal à quoi correspond cette opération.
Le commandant qui partage ma perplexité questionne :
— Je peux vous demander ce que vous comptez faire ?
L’autre regarde par les vitres étroites du cockpit :
— Vous le verrez bien. Pour l’instant, récupérez un peu car nous allons repartir.
— Impossible ! fait l’officier.
— Vraiment ?
— Nous sommes en limite de carburant et n’avons même plus mille kilomètres d’autonomie, ce qui revient à dire que, par rapport à notre position présente, si nous décollons, nous serons contraints de nous poser rapidement dans quelque autre étendue glacée.
Le pirate hausse les épaules. II paraît sûr de lui.
Moi, je me caille la laitance pour Marie-Marie.
Un froid mordant envahit l’avion par les portes ouvertes. Dehors, il fait largement moins 30° ! Ma merveilleuse doit claquer des chailles dans son élégant tailleur parme.
On perçoit des heurts nombreux : les passagers et membres d’équipage qui s’activent pour décharger l’avion.
De mon siège, je n’aperçois qu’une vertigineuse étendue privée de toute végétation. Le ciel est bas, lourd, plombé. Et soudain, à l’extrémité de l’horizon, un sombre frémissement se constitue. Cela ressemble à ces mirages tremblants, au fond des sables. Ici, cela a lieu au fond des glaces. C’est mouvant et flou. Il y a des ondulations. Et peu à peu le phénomène se précise jusqu’à cesser d’en constituer un. Je finis par réaliser qu’il s’agit d’une espèce de caravane qui s’avance vers nous.
— Qu’est-ce que c’est ? demande le commandant au chef pirate.
— Des amis, répond celui-ci.
Ziebenthal murmure :
— Seigneur ! Mais d’où viennent-ils ?
— De l’enfer ! répond l’autre en souriant.
Moi, ce qui me turlupine (ou turluzobe, ou turlupafe, ou turluqueute, tu biffes les mentions superflues), c’est le fait que je sois encore vivant malgré les désagréments que j’ai causés à cette équipe : voies de fait sur le chef, égorgement d’un participant, neutralisation d’un pistolet. Ces hommes décidés, qui trucident sans sourciller les gens du bord, s’obstinent à me garder en vie. S’ils se comportent ainsi c’est donc qu’ils envisagent d’avoir besoin de moi à un moment de l’action.
Là-bas, le cortège se précise. Je commence à distinguer quatre gros véhicules à chenilles. Ils se déplacent sur une ligne. Des hommes occupent les cabines avancées des engins lestés d’énormes conteneurs ou réservoirs.
— Vous devriez vous restaurer, commandant, invite Tempes Grises ; et votre copilote de même. Mangez et détendez-vous pendant cette phase d’inactivité.
Le commandant décide que l’autre n’a pas tort et se lève pour aller chercher à bouffer.
— Non ! s’interpose Tempes Grises.
Il fait coulisser un étroit volet de plexiglas ménagé dans le cockpit et crie :
— Une hôtesse, s’il vous plaît !
Au bout de peu, la fille dont je n’ai pas eu l’opportunité d’admirer l’entrejambe se présente, transie de froid. Elle frissonne à ce point qu’elle n’arrive pas à parler.
— Ces gens vont mourir de froid, dis-je au pirate. C’est cela que vous souhaitez ?
— Je ne souhaite rien, je m’en moque. Puisqu’ils débarquent leurs bagages, ils n’auront qu’à y prendre des vêtements chauds.
Et il enjoint а la blonde hôtesse d’aller chercher deux plateaux-repas.
A présent, on perçoit le ronflement des moteurs de la caravane surgie du néant. Les engins à chenilles ont l’air de monstres patauds. Ils se déplacent avec une vélocité imprécise de chars d’assaut. Des vrais monuments ! Qui, telles des chauves-souris, se dirigeraient par écholocation.
J’essaie de dénombrer les hommes qui assument le convoi. Il y en a trois par véhicule. Certains sont des Esquimaux au faciès mongolien.
— Je peux savoir ce qui se prépare ? questionne le commandant.
J’enrogne, mézigue. Se laisser fabriquer comme des bleus par deux types ! Oui, deux mecs, pas davantage : l’indien et Tempes Grises. On est près de deux cents passagers à obéir comme des moutons à deux pistolets. Il doit se tenir vachement sur le qui-vive, le barbichu de l’extérieur. Ce qui conditionne la peur, c’est la présence constante du chef pirate dans le poste de pilotage. Il détient l’âme de l’avion, sa substance, si je puis dire. (Et il ferait beau voir — comme disait Sartre — que j’en sois empêché !) La foule grelottante qui se bat les flancs autour de l’appareil aurait facilement raison de l’Indien. Mais ensuite ? Il faudrait attaquer le poste et ce serait la cata !
Ziebenthal répète :
— Que va-t-il se passer ?
— Vous le verrez bien ! rétorque l’autre.
Le commandant, ça finit par lui battre les couilles. Trop c’est trop !
— C’est moi qui suis le maître à bord, monsieur !
— Ah oui ? ricane Tempes Grises d’un ton super-ironique.
— Oui, monsieur. Que vous me menaciez d’une arme et assassiniez mon radio ne change rien à cette évidence. Je suis le maître et si je refuse, même sous la torture, de piloter cet appareil, vous vous trouverez immobilisé dans ces glaces.