— Vous me laisseriez abattre les passagers les uns après les autres ?
Le commandant se tait, vaincu par l’argument.
Le terrorisme, c’est ça : la folie contre la raison ! La minorité armée contre la foule aux mains vides.
Les quatre trucks des solitudes nordes se rangent le long des flancs de l’avion. L’un des arrivants, dont on ne distingue pas les traits tellement il est emmitouflé de fourrures, s’avance vers la proue du D.C. 10. Tempes Grises lui crie, en anglais, de commencer les opérations. Ensuite il se tourne vers le copilote.
— Mes amis nous amènent du kérosène. Allez vous occuper de la manœuvre !
L’autre se dresse.
— Un instant ! fait Tempes Grises. Sachez que le moindre manquement à mes ordres déclencherait une hécatombe.
Peu après, un zig fourré paraît. Probablement le chef de l’opération terrestre. Tempes Grises va dans le couloir, sans cesser de nous braquer. Les deux mecs palabrent à voix basse. L’arrivant fait des signes d’approbation.
Dehors, le ronron d’une pompe se fait entendre. Ils possèdent un appareil à air comprimé pour injecter le kérosène en fûts dans les ailes du zinc.
De toute évidence, cette opération de grande envergure a été minutieusement préparée. Et il doit s’agir d’un coup fumant pour que soit mis en œuvre un tel déploiement de matériel.
A nouveau, le grand navire des airs, comme j’ai lu dans un merveilleux bouquin, vibre sous des heurts nombreux. Rivé à l’avant comme me voilà je ne puis voir ce qui se déroule, mais je gage qu’on charge les soutes vidées par les passagers d’un nouveau fret. Et c’est bien entendu ce fret qui motive l’emparement de l’avion par ces bandits hors pair.
Ces hommes sont venus dans le Grand Nord canadien, récupérer une précieuse denrée. Pour l’emmener où ? Mystère.
Le commandant mange stoïquement. J’admire qu’il puisse claper dans de telles conditions. C’est un battant. Il sait qu’il doit coûte que coûte demeurer opérationnel, non pas pour donner satisfaction aux pirates, mais pour préserver l’appareil qui lui est confié et surtout la vie de ses passagers. Alors, bravement, il fait son plein, lui aussi.
Pendant qu’il clape et qu’on bourre les flancs du monstre de je ne sais trop quoi de lourd et de volumineux, je songe que le dispositif pour rechercher l’avion doit être en place depuis un bon moment déjà. Un avion de ligne ne cesse pas d’émettre sans qu’il y ait branle-bas dans les zones concernées. Nous avons « disparu » au-dessus du Labrador, ça doit être la monstre effervescence dans cette partie du Canada.
Le temps s’écoule avec lenteur. Mille pensées sinistres m’assaillent. Qu’advient-il de Marie-Marie ? Où vont-ils nous emporter une fois le chargement accompli ? Puis-je espérer conserver la vie sauve ? Bien d’autres motifs d’angoisse encore me pilonnent l’esprit.
J’ignore combien de temps s’écoule dans cette torpeur effroyable. Tempes Grises, homme d’acier comme il m’est rarement arrivé d’en rencontrer, n’a pas changé d’attitude. Toujours calme, froid, relaxe. Lui aussi attend.
Enfin, son collaborateur qui dirigeait l’expédition glaciaire réapparaît, flanqué du pilote en second, complètement frigorifié.
— Paré ! dit-il.
Tempes Grises opine. Il tend son feu à l’homme aux fourrures, lui enjoignant d’un hochement de tête de nous tenir à l’œil, et quitte le poste de pilotage.
Le nouveau venu a la peau couleur aubergine. Le froid l’a tannée comme du cuir. Sous les longs poils de son capuchon, il a un regard de singe. Tu croirais l’un des protagonistes de La Guerre du feu. Je me dis que si j’avais l’usage de mes paluches, il me serait fastoche de le désarmer. C’est un homme des grands espaces, tout con dans l’étroit habitacle du poste. Gêné aux entournures. Zorro dans une cabine téléphonique ! Ça coince ! Mais cet empafé de copilote, consciencieux de partout, m’a bel et bien ligoté serré, à tel point que l’ankylose me gagne.
A l’extérieur, il se passe des choses, je te garantis. Les hommes de main de Tempes Grises éloignent les quatre énormes engins de l’avion, les arrosent d’essence et y mettent le feu. Ni plus ni moins !
Ensuite, il se passe quelque chose de beaucoup plus intrabiliaire ! Je t’ai dit que, dans la caravane se trouvaient des Esquimaux. Quatre. A un moment donné, et tandis qu’ils regardent cramer leurs véhicules, quatre autres gus de l’expédition passent derrière eux et leur tirent quelques balles dans la nuque. Les malheureux Esquimaux, la tronche pétée comme courge trop mûre, se mettent à raisiner à gros bouillons sur la glace. J’ai déjà eu affaire à des brigands de grands chemins, mais j’ai jamais vu à l’œuvre des gens aussi déterminés dans l’assassinat. ils éliminent délibérément. La solution finale des nazis ! Comme les Esquimaux ont cessé de leur être utiles, ils les anéantissent pour s’assurer de leur silence. Simple comme adieu !
Tempes Grises revient. Le jour a pâli, mais sa lumière demeure encore très vive.
— Préparez-vous à redécoller, commandant, enjoint-il à l’officier.
— Pour où ?
— Je vous donnerai le cap lorsque nous serons en l’air.
Puis, se penchant sur moi.
— Je vais vous faire un cadeau, me dit-il : votre peau !
— Trop aimable.
— Vous allez rester ici en compagnie des passagers. L’homme étant un animal ingénieux, je gage que vous saurez vous organiser pour survivre au froid et à la faim en attendant des secours.
— Vous pensez que les vieillards, les enfants, les mal portants résisteront aux quelque moins quarante degrés qui doivent régner la nuit sur cette terre désolée ?
— Je le pense, puisque je vous laisse pour que vous vous en occupiez. Vous êtes un homme déterminé et ingénieux. En vous accordant la vie sauve, je paie mon tribut à l’humanité.
— Vous avez une conception plutôt simpliste de l’altruisme !
— Lancez les moteurs, commandant ! Et procédez aux opérations de décollage.
— Le sol comporte des dénivellations, je ne réponds de rien, objecte l’officier.
— Si, riposte Tempes Grises, vous répondez de la vie de tous ces gens, car si nous devions être immobilisés ici, vous assisteriez à un carnage.
Ça se met à ronronner, et l’avion est parcouru d’un long frisson. Le copilote a repris son poste. Tempes Grises donne un ordre pour que les morts soient jetés hors de l’avion avant le départ. II ne m’a toujours pas délié, attendant probablement l’ultime moment pour le faire. Il va, vient, du poste de pilotage à la partie passagers.
— Décollage dans combien de temps, commandant ?
— Je suis paré.
— O.K.
Il lève son arme et me balance un coup de crosse sur la tempe. La vue se brouille, l’avion se craquelle. Je perçois pourtant qu’on me bricole. Mes liens sont tranchés. On me traîne par les pieds sur la moquette de l’appareil. L’air coupant entre à foison par la porte béante. Mon corps se pétrifie. J’ai du mal à respirer. Je parviens à retrouver quarante pour cent de mes esprits et à entrouvrir les yeux. Une vision tragique ! Une quantité de gens agonisent au pied de l’appareil. Privés de la passerelle d’aéroport pour quitter le bord, ils ont dû sauter. Nombre d’entre eux sont éclopés et gisent sur la glace où ils agonisent après ces quelques heures d’immobilisation.
On me virgule par l’ouverture. Je chois sur des gens inanimés, ce qui amortit mon valdingue, mais tout de même, j’en morfle un coup dans la tubulure. Une échelle métallique pliable qui servait aux pirates pour leur accès à bord est retirée, la porte refermée.
Apercevant l’énorme train d’atterrissage non loin de moi, je concentre mon énergie pour me soustraire à ce rouleau compresseur qui va écraser les malheureux étalés sur son passage. Me mets à rouler sur moi-même, comme un gosse dans un pré en pente.