Le D.C. 10 s’ébranle avec lenteur. Ça y est, il roule. J’aperçois la masse des passagers hébétés, à une cinquantaine de mètres. Frigorifiés, dépassés par les événements, terrifiés par ces morts épars, ils se sont mis en essaim. Et ma douce Marie-Marie ? Je vais courir à elle et la serrer dans mes bras. Je l’arracherai à l’enfer glacé. Oui, je saurai la sauver. Une énergie démesurée me revigore.
Les roues impitoyables font éclater les corps étalés sur leur trajectoire. Les réacteurs grondent comme cent trains à pleine vitesse. L’air vibre. Un souffle ardent réchauffe fugitivement cet espace sidéral. L’avion roule de plus en plus vite. Mais comme il semble lourd ! Une baleine épuisée ! Va-t-il pouvoir s’arracher ?
Le commandant le conduit à plus d’un kilomètre de nous, sondant le sol sous ses boudins. Et puis il freine et décrit un arc de cercle, comprenant qu’il a intérêt, pour redécoller, à emprunter la zone qui lui a servi à atterrir. II sait que, sans être fameuse, cette piste de fortune est relativement praticable.
La bacchanale noire des moteurs lancés à plein régime fait miauler le Grand Nord. A nouveau, la masse blanche, dont la queue est marquée de la croix helvétique repart pour une conquête insensée du plus lourd que l’air (qui tant épatait mon papa). Elle arrive de plus en plus vite, passe en rafale devant moi qui suis agenouillé sur la glace, impuissant.
Et alors je reçois un coup d’épée en plein cœur. La cohorte des hublots vides est interrompue par un visage collé au plexiglas de l’un d’eux : celui de Marie-Marie !
LA BIÈRE IS NOT GOOD FOR BÉRU
Bérurier (Alexandre-Benoît), trouve une place pour sa voiture rue des Sœurs-Gougnasse, pile devant l’agence des pompes funèbres Gastounet. Dans ce quartier modeste, l’établissement l’est aussi. On y meurt certes autant qu’ailleurs (voire un peu plus puisqu’on n’y a pas tellement les moyens de se soigner), mais à moindres frais. La bière qu’on y vend est de qualité médiocre, style pression.
Le Gros descend de sa charrette fantôme dont il néglige de verrouiller les portes. Qui donc songerait à s’emparer d’une tire pareillement haillonneuse, dont le pare-brise est en contre-plaqué et dont la carrosserie tient avec du chatterton ?
Gisèle Tanatos, l’épouse du gérant, une blonde au bustier prépondérant, avec un sourire rouge comme un panneau de sens interdit, fait miroiter les fils d’Ecosse bleu gyrophare de son corsage dilaté. Elle connaît Béru de vue et lui sourit. Lui, il s’arrête carrément, étant d’humeur primesautière.
— C’est une voiture banalisée que vous avez là ? questionne l’opulente.
— Textuel, répond le Mastar.
Il désigne la vitrine où se trouve présenté en plan incliné un merveilleux cercueil grand tourisme, capitonné de soie rose à l’intérieur, avec des poignées d’apparat et un crucifix de gala doré à la feuille.
— Dites donc, y doit valoir chaud, vot’ bolide, là ?
— C’est effectivement du matériel de toute première qualité, convient la commerçante, avec un rien d’orgueil.
— Y doit faire bon s’laisser glisser dans un pullman pareil ! renchérit le Mammouth. Y a des gaziers qui s’refusent rien, question confort.
Il coule une œillade salace sur les loloches de madame. Elle surprend ce regard hardi, extrêmement convaincant, et rougit sous sa couche de fards.
— Vous êtes bien un policier célèbre ? demande Gisèle.
La question flatte Messire Alexandre-Benoît.
— J’ai ma réputance, assure-t-il avec une modestie si fausse qu’un aveugle refuserait de te rendre la monnaie.
— Si j’osais…, fait l’épouse du nécrophage.
Elle laisse intentionnellement la phrase en carafe. Le Gravos la reprend d’un revers de volée.
— Si vous oseriez ? insista-t-il.
— Figurez-vous que j’ai ramassé une contravention, ce matin, rue des Rosiers. Je m’étais garée devant une porte cashère.
Sa Majesté bedonnante gonfle son menton.
— Donnez-la-moi-la, j’en fais mon affaire, assure-t-il.
— Vrai, vous feriez ça ?
— Pour une jolie femme, j’sus capab’ de tout ! plaisante le Casanova des faubourgs.
Elle rentre dans le magasin, suivie de la célébrité policière.
— C’est pas la question de l’amende, explique-t-elle, mais mon époux est radin au point qu’il récupère les dents en or de nos défunts. Bien entendu, ça reste entre nous ?
Le « nous » éveille des voluptés dans le ballast du Dodu.
— Où voudriez-vous-t-il que ça alle ? riposte le gentleman.
Elle passe dans l’arrière-boutique pour y chercher son sac à main. Bérurier referme la lourde et donne un tour de loquet à tout hasard.
Le local est meublé de classeurs métalliques, d’un bureau plus ou moins ministre et tapissé de photos qui toutes représentent des éléments funéraires : bières, corbillards, caveaux, couronnes de perles, stèles, etc.
Le Lourdingue examine les clichés avec intérêt.
— Vous d’vez organiser des croisières sympas, assure-t-il. De nos jours, j’trouve les enterrements moins tristes qu’autrefois. Rien que les fourgons rouge foncé, vachement pimpants ! Et les personnes qui vendent des funérailles, pas dégueu. Quand j’vous voye, j’ me dis que ça doit consoler d’êt’ veuf. Moi, ma gonzesse lâcherait la rampe, aussi sec je radine chez vous, les coudes au corps.
Gisèle se marre. Elle est penchée sur son faux Chanel. On distingue mal ce que contient le réticule, mais on peut admirer ce qu’il y a dans son corsage. Ses frères Karamazov sont somptueux ! Béru qui est porté sur le gras-double en est ému comme s’il venait de trouver deux chérubins abandonnés sous le porche d’une église.
— Si vous voudriez qu’j’vous dise, murmure-t-il, pour un’ personne qui s’occupe de macchabées, j’vous trouve vachement en vie !
Il risque une dextre enveloppante sur l’un des fruits de sa passion. La dame glousse, proteste un peu, mais sans trop se débattre des glandes. Elle tend sa contredanse. Bérurier l’empare de sa main restée libre, l’enfouit dans sa poche et précise son étreinte.
— Une gerce comme toi, assure l’Hénorme, av’c des volumes pas farineux le moindre, y m’vient des appétits d’ogre, si tu saurais…
— J’ai peur que mon mari n’arrive ! s’inquiète la femelle.
— Fais-toi pas d’ souci : j’ai mis l’verrou !
— Coquin !
II sait que c’est gagné, le Gros. Une gonzesse qui te traite de « coquin » quand tu lui paluches la région mammaire, tu parles qu’elle est consentante !
— Ne restons pas ici, décide la donzelle, on pourrait nous voir de la rue.
Elle ouvre une porte qui donne sur l’entrepôt. Le local est garni de cercueils aux gabarits multiples, et de qualités différentes. T’as du frêIe sapin qui doit se déglinguer facile dans l’humidité des tombes, du chêne déjà plus costaud, du noyer, de l’acajou renforcé. Des bières carrément ouvragées, manière de faire chier les voisins à la levée du corps. De l’article pour commerçants huppés. De l’œuvre d’ébénisterie, moulurée, aux accessoires massifs. Bien qu’étant vides, ces caisses sentent la mort.
Le Puissant regarde le panorama et rigole.
— Dis donc, faut avoir le tempérament de feu pour goder dans c’t’ambiance, déclare Alexandre-Benoît. Ou alors c’t’une question d’habitude ! Mais ma pomme, c’est pas tes boîtes à dominos qui risquent d’m’faire déjanter.
Il a repéré une fermeture Eclair dans les plis de la robe et en actionne la tirette. Gisèle se dénude de la partie septentrionale. Aucun soutien-gorge, je te prie ! La laitance à l’air, et pas en chute libre ! Du nichemard de jeune charcutière, avec des embouts de tuba agressifs.