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— Ah ! non ! fait-il, j’ai demandé qu’on me fiche la paix !

Malgré cet accès de mécontement, il crie d’entrer. Paraissent alors Pinaud, Béru et Blanc, en queue lolotte. Devant ce trio, le dirlo rengracie.

— Ah bon, c’est vous autres ! Eh bien vous tombez à pic. Je prépare l’éloge funèbre de San-Antonio. Voilà qui vous intéresse particulièrement, vous, ses féaux. Nous organisons une cérémonie qui aura lieu à sa mémoire dans la cour de la Préfecture. Le ministre y assistera, peut-être même le président qui lui portait une certaine tendresse. On le décorera. Il ne voulait jamais, ce bougre ! Mais à titre posthume, il devra bien se soumettre ! Prise d’armes ! Cité à l’ordre de la natation, je veux dire de la nation. Marseillaise, tout le bordel et son train ! Et moi, devant le catafalque. Sur l’estrade. Comme je me tiens présentement. Ecoutez ! Bossuet est un ringardos en comparaison. Vous y êtes ? Pardon, j’oubliais : Zouzou, je vous présente les trois meilleurs collaborateurs de ce pauvre San-Antonio. Mlle Zouzou : une amie. Bon, je commence.

Il s’extrapole les muqueuses et démarre :

— Monsieur le Président, monsieur le Ministre, messieurs les Directeurs, mesdames, messieurs, moi-même…

« Aujourd’hui, la Police française tout entière est en deuil car son représentant le plus représentatif… »

Le dabe se tait, frappé d’indécision aiguë.

— Non, ça cloche : un représentant représentatif, c’est bancal. Je trouverai un synonyme… Je continue : Aujourd’hui, la Polie française tout entière est en deuil, car son représentant le plus naninanère n’est plus. Son héros valeureux entre tous a disparu, dure et triste fortune, dans une mer sans fond, par une nuit sans lune, aurait chanté Hugo. Monsieur le Président, monsieur le Ministre, messieurs les Directeurs, mesdames, messieurs, moi-même, Rodrigue est mort ! La voix me manque et le cœur me lâche en proférant ces trois mots. Celui qui…

Alors, Bérurier coupe le sifflet d’Achille d’un vibrant :

— Y a gourance, m’sieur l’diréqueur. Sana vit toujours !

Le Scalpé stoppe sa déclamance, arrache ses besicles d’un geste théâtral et les brandit en direction du Gros, plaçant son index entre les deux verres en guise de nez.

— Taisez-vous, Bérurier ! Je comprends que votre amitié vous incite à repousser la cruelle évidence, mais ce n’est pas une raison pour m’interrompre.

— Pourtant, c’est la vérité vraie, boss. Santonio vit toujours.

— D’où sortez-vous une aussi odieuse baliverne ?

— C’est le beau-père а Blanc qui l’a vu de ses yeux vu, en visions authentiques, m’sieur l’ diréqueur. J’peux témoigner : j’y étais. Et le beau-père à Blanc, c’est un sorcier professionnel, licencié comme qui dirait. Pas un charlatan de fête foraine ! Le vrai sorcier, quoi ! De confiance ! Noir, qui plus est ! Comme tous les sorciers en bonnet d’uniforme. Il a r’péré l’commissaire quèqu’ part su’ une banquise ; donc faudrait voir à envoilier du s’cours, comprenez-vous-t-il ? Une banquise en c’te saison, j’sais pas si vous réalisez, mais ça doit cailler ! On s’fait des couilles en bronze, si j’oserais me permett’ d’vant mademoiselle dont, en passant j’vous félicite ! Charogne, elle a du répondant, la Miss ! C’est l’une des plus belles que vous ayeriez amenées ici. Et pourtant y en a défilé ! Ces roberts affutés au taille-crayon, mazette ! Et ces cuissardes, dites ! Sans causer du regard qui porte au flipper d’entrée d’ jeune.

— Foutez le camp ! hurle tout à coup le dirlo. Au lieu d’écouter religieusement mon discours, ce porc inlavé vient dévider des sornettes et des incongruités !

Pinaud croit opportun d’intervenir :

— Monsieur le directeur, si je puis me permettre…

— Rien du tout ! Evacuez ce bureau !

Jérémie lance à voix vibrante :

— Je vous conjure de nous croire, monsieur le directeur, qund nous vous affirmons que le commissaire vit encore.

Alors Achille, pathétique, descend de son escabeau.

— Vivant ! Avec un discours comme celui que je viens de concocter et que je lirai devant les caméras de télévision en présence du président ! Vivant, au moment où nous mettons sur pied une cérémonie qui fera frissonner la France ! Mais ils sont fous à lier, ces types !

Il brandit ses feuillets d’une main, ses lunettes de l’autre, sa calvitie de la troisième. Il étincelle !

— Messieurs ! enroule-t-il. Ah ! messieurs, vous bafouez la mémoire du plus noble d’entre vous ! Vous jetez sur cet être de légende que j’ai formé, les postillons bacillaires de la duplicité !

Il emphase à angle droit, toutes voiles dehors. Tu dirais Malraux parlant de Jean Moulin au Panthéon. Y a du vibrato, du contre-ré, des relents de Comédie-Française d’avant-guerre dans son verbe.

— Vous êtes des misérables, messieurs ! Au lieu d’ergoter bassement, vous devriez être agenouillés et écouter mon discours les yeux clos. Disparaissez !

« Ces gens me tuent, belle Zouzou ; je défaille. Allons nous allonger sur le divan d’à côté afin que je cherche l’oubli entre vos merveilleux bras, voire vos cuisses sublimes ! »

Le trio est sorti.

Dans l’escalier de pierre, il s’immobilise du fait de César Pinand, lequel se trouve premier de cordée. Celui-ci vient de se cabrer comme un cheval de livraisons devant la carcasse d’un ivrogne, ce à cause d’une décision péremptoire qui le biche.

— Mes amis, fait-il à Béru et Blanc, puisque le directeur joue les saint Thomas et refuse de nous entendre, nous agirons donc seuls. Dans Sa grande bienveillance, le Seigneur m’a permis de faire fortune en mon âge tardif. Employons cet argent à retrouver San-Antonio. Partons immédiatement pour le nord du Canada. Organisons des recherches. Nous le retrouverons, j’en fais le serment ! D’accord ?

En guise de réponse, le Noir et le violet baisent les joues concaves du généreux milliardaire.

L’instant est fugace mais émouvant comme l’ultime masturbation d’une mémé devant le portrait de Rudolph Valentino.

— On y va ! clame Béru en brandissant son poing qui ressemble à un platane taillé à zéro.

Et ils y vont !

LA-HAUT SUR LA MONTAGNE

Dans ma tronche, l’image passe et repasse inlassablement : celle de l’énorme zinc cahotant sur le sol inégal, brimbalant, ferraillant, avant de parvenir à s’arracher tant bien que mal. Ce pauvre petit visage entr’aperçu derrière le hublot. Marie-Marie dans le ventre du monstre, s’envolant en compagnie des pirates de l’air. J’aurais voulu dégueuler ma vie ! Trop, c’est trop !

Jamais je n’ai éprouvé aussi violemment des pulsions homicides. L’homme aux tempes grises, je voudrais me trouver seul avec lui dans un espace clos. Sans autres armes que mes membres, lesquels sont en fait les plus redoutables de toutes. Pouvoir bondir sur ce salaud ! Le terrasser. Prendre sa tête entre mes genoux comme une bouteille à déboucher, glisser mon médius et mon annulaire dans ses narines et lui arracher l’éteignoir. Ensuite décoller ses étiquettes. Puis briser ses gencives à coups de talon jusqu’à ce que ses croquantes puissent tenir dans le creux de ma main.

Un type s’avance : le chafouin à l’imperméable blanc dont j’ai défoncé les testicules à Genève.

— Ils ont embarqué votre petite copine, hein ? murmure-t-il, apitoyé.

J’ai même pas la force d’opiner.

II reprend :

— Sacrée aventure, hein ?

Ma prostration ne le décourage point.

— Ça ne ressemble pas aux détournements d’avion habituels, poursuit-il. Que sont-ils venus charger, selon vous ?