— Je l’ignore et je m’en fous, réponds-je enfin.
Il pose une large main fraternelle sur mon épaule.
— Écoutez, vieux, murmure-t-il, vous m’avez fait des couilles d’un demi-mètre cube chacune, qui ont de la peine à tenir dans mon froc ; mais cependant je compatis à votre détresse.
— Merci.
II soupire :
— Comment voyez-vous la suite du programme ?
— Je ne vois rien.
— Il va falloir, pourtant !
Du geste, il me désigne les passagers qui se sont agglutinés en cercle autour des véhicules en flammes afin de profiter de la chaleur des brasiers.
— Des femmes, des enfants, des vieillards ! Ils vont crever de froid cette nuit !
— Eh bien ! ils crèveront ! m’emporté-je.
Big burnes hoche la tête.
— Ne déraillez pas, mon vieux. Le monde ne s’est pas arrêté parce qu’ils ont emmené votre mousmé. Même s’ils la tuent ou la violent, il continuera de tourner ! Puisque vous ne pouvez rien pour elle, occupez-vous des autres !
Et il reste là, goguenard derrière ses gros sourcils en bataille, courtaud, le nez légèrement boxeur, le menton herbu avec une fossette très marquée, le regard un peu dur et ironique, enchâssé dans deux espèces de coquilles de peau.
Ses reproches cinglants me fouettent la dignité.
— Vous avez raison, lui dis-je sourdement.
— Où sommes~nous ? qu’il demande pour diverser.
Quelqu’un te pose une question à laquelle tu ne peux répondre, te voilà coupable de ne pas répondre ! Un questionneur a des droits sur toi. Tu vas m’objecter que s’il questionne, c’est parce qu’il ne sait pas non plus, n’empêche que tu trahis quelque part sa confiance. La vie est sotte, hein ? Mal ficelée. Elle pue de la gueule !
— Quelque part dans le Grand Nord, je suppose, fais-je avec un semblant de détermination.
— Pour longtemps ?
— Sûrement pas. Quand l’avion a cessé d’émettre, un plan de recherches s’est fatalement déclenché.
— Il s’est déclenché dans la région où la radio s’est tue, réfléchit le chafouin.
D’accord, mais ils continueront leurs investigations en ne trouvant aucune épave. Et puis il est vraisemblable que des populations dispersées, genre trappeurs ou employés du génie civil, auront aperçu notre vol. Le temps travaille pour nous.
— Mais pas le froid ! Non plus que la faim !
Ça m’a quelque peu réconforté de faire le point de la situation. Le chafouin est en définitive un mec d’assez bonne compagnie.
— Quel est votre nom ? demandé-je.
— Aloïs Laubergiste ; et vous ?
— Moi aussi, réponds-je ; enchanté.
Il presse la main que je lui tends, sans commenter son éberluage.
— II conviendrait de confectionner un abri pour la nuit, reprends-je.
— Avec quoi ? Il n’existe pas la moindre brindille aussi loin que porte la vue.
— Il va falloir sortir des valises tout ce qui est vêtement. Qu’on emmitoufle les mômes et les vieux le plus possible. Ensuite nous essaierons d’assembler les bagages pour constituer un pare-vent autour des véhicules en flammes. Même lorsqu’ils cesseront de brûler, comme ils sont métalliques, ils conserveront longtemps la chaleur.
Voilà. On rassemble les bonshommes et on se met au boulot. Les gerces distribuent les hardes. Y a même de grandes âmes qui répartissent des bonbons et des paquets de biscuits aux chiares.
Lorsque la nuit tombe, on est entassés en une énorme grappe, empêtrés dans des hardes peu faites pour affronter les températures polaires : robes du soir, chemises de soie, sous-vêtements féminins, costars plus ou moins légers. Je recommande à mes compagnons d’infortune de se serrer à l’abri des valoches. Se blottir à l’extrême. On s’entre-réchauffe. D’en ce qui me concerne, y a deux nanas pas mal, des Norvégiennes qui me compriment comme deux bandes Velpeau. Tu crois que cette promiscuité me fait goder, toi ? Fume ! J’ai trop le cœur en lambeaux pour frémir de la tête chercheuse ! Des larmes me goulinent le long de la frite à l’évocation de Marie-Marie. Elles gèlent sur mes joues.
Nuit de cauchemar ! Des plaintes, des sanglots ! Des enfants qui crient de faim et de froid. Un ciel immense et clair reste tendu au-dessus de cette tragédie. L’une des petites Norvégiennes qui n’a froid ni aux yeux ni aux miches, malgré les quelque quarante degrés sous zéro, me dodeline la braguette d’une main courageuse. Qu’est-ce qu’elle imagine, l’intrépide ? Que je vais dégainer bitounet du fourreau pour la tirer dans la foule entassée ? Mais ma charmante bite gèlerait avant d’avoir trouvé les trente-sept degrés de sa tanière ! N’autre part, faudrait qu’elle rengorge de la collerette, Mam’zelle Zifolette. Tu peux pas te montrer frivole dans le chagrin et le froid !
Le jour se lève à pas de loup. Des soupirs le saluent ; pas de soulagement mais d’angoisse. Une bonne femme se met à hurler, une vioque, allemande je crois bien, qui vient de découvrir son mari mort à quelques mètres du campement. Elle me chope par la main pour me le montrer. Pauvre cher homme ! Il avait pris quelque distance afin de déféquer. En cours d’exercice, le froid trop intense l’a saisi.
— Il était constipé, n’est-ce pas ? demandé-je à l’épouse éplorée.
— Ja wohl, mein Herr !
Le vieux ressemble à ces Père-Lacolique dont on amusait les enfants, jadis. L’humour français en totale débridance ! Ça représentait une petite figure de plâtre ocre. Un vieillard accroupi, le futiau baissé. Tu lui collais dans le trou du cul une minuscule cartouche grosse comme une pierre à briquet, t’y flanquais le feu et la chose proliférait en se tortillant. Il en sortait des longueurs insoupçonnables. Les mômes, ils le trouvaient sublime, le gag. Ils se sentaient fiers de leurs aïeux à la gloire immortelle, qui avaient découvert un gadget pareil ! Quelque part (si je puis dire) ça les sécurisait. Ils étaient de bonne et noble souche ! Le dabe chleuh, il est canné en bédolant. Il a le cigare aux lèvres ! Se tient accroupi, avec un bras en avant pour former trépied. Les yeux ouverts. De marbre, déjà ! Pathétique à force d’être par trop grotesque.
Mémère veut le prendre dans ses bras, mais serre-t-on sur son cœur le Penseur de Rodin en train de chier ? C’est la statue de la défécation qu’elle étreint ! Il aurait été lubrifié de la boyasse, Herr Machin, il aurait pu s’en tirer. Un colombin posé en piqué, façon stuka des années 40, vite fait bien fait, la pétrification n’aurait sans doute pas eu le temps de s’opérer. C’est sa constipation chronique qui l’a niqué, Messire Teuton. A septante-cinq balais passés, poser sa pêche par moins quarante, relève de l’héroïsme.
La daronne m’explique qu’il passe des heures aux cagoinsses en temps normal. Il a chaque fois le temps d’y relire Mein Kampf. (Son crabe appartenait à la Gestapo, à l’époque gammée de la belle Allemagne.) Cette nuit, privé de lecture, il devait réciter Goethe, probable. Des tirades entières de Götz von Berlichingen, manière de se stimuler le gros côlon. Et puis la crevance l’a biché. La mort insidieuse par le froid. Une sorte de volupté, à ce qu’on raconte. Et il est clamsé, la merde au fion, donc sur un triomphe ! Pet à son âme !
Je vais poser une couvrante sur cette statue pour le moins baroque, afin de ne pas effrayer les enfants. Et alors, la véritable panique débute. Ces naufragés du Grand Nord, sans nourriture et transis de froid, se demandent s’ils ont le droit d’espérer. Avec mon pote Aloïs Laubergiste, on s’escrime pour ranimer les énergies. On leur dit que les secours vont nous arriver. Fatalement, on ne permet pas à un avion de ligne international de disparaître sans savoir ce qu’il lui est advenu. Alors il faut attendre.