Tu te rends compte comme ça leur fait une belle jambe ! Attendre. D’autant qu’il m’arrive à flots des arrière-pensées gerbantes tout plein ! Je me dis commako que notre D.C. 10 a fatalement été repéré, puisqu’il rallie des contrées hospitalières (du moins on peut le supposer). Or, les autorités, même si elles savent qu’il est entre les mains de pirates du ciel, ignorent que ceux-ci se sont débarrassés des passagers. Ça, tu vois, c’est complètement neuf dans l’histoire du détournement terroriste. Donc, ON NE NOUS CHERCHE PAS !
Quand on a bien jacté afin de revigorer les énergies défaillantes, qu’on a conseillé aux passagers de cueillir sur l’espace gelé tout ce qui pourrait être brûlable, de faire fondre de la glace, puis de la faire chauffer dans tout ce qui pourrait servir de récipient, et de la boire après y avoir mis à fondre des bonbons ; oui, après ces recommandations et bien d’autres, nous nous isolons un instant, le chafouin et ma pomme pour une conférence au sommier (Béru dixit).
Dans les cas graves voire désespérés, t’as toujours des individus qui prennent les choses en main et entreprennent d’assumer les cloportes. Des gus mieux trempés qui se mettent а commander : « Faites ceci, cela, ça encore. » Et les moutons de Panurge se hâtent d’obéir fiévreusement ; font aveuglément confiance parce que eux, les catastrophes les dépassent et qu’ils deviennent malléables et fins paumés quand le destin présente une avarie de machine.
— C’est pas baisant, hein ? murmure Aloïs.
— Pas très, admets-je. A propos, où en sont vos testicules ?
— Toujours douloureux, mais j’ai l’impression qu’ils désenflent.
Les petites Norvégiennes de ma nuit nous rejoignent. En voilà deux qui ne se laissent pas démonter par les événements.
— Alors, les hommes, on fait le point ? demande l’une d’elles en anglais.
— Nous essayons, dis-je.
La plus choucarde déclare :
— Nous sommes géologues, spécialistes des régions arctiques.
Mes yeux plongent à pieds joints dans les siens ! J’aurais pas le cœur déchiqueté par ma séparation d’avec Marie-Marie, je crois que je trouverais le moyen de lui confectionner un bout de fête des sens dans les décombres des véhicules. Elle est châtain très foncé, avec des yeux couleur bouton-d’or. Une peau bronzée, des lèvres voraces, des loloches qui réclament leur pitance sous la couverture écossaise dont elle s’est enveloppée.
— C’est bien, je lui dis, en réponse, indemandée d’ailleurs, à sa déclaration.
— Je crois savoir ce qu’il y avait dans les conteneurs que les hommes ont chargés dans les soutes de l’avion, déclare-t-elle.
Là, elle m’intéresse.
— Sans blague ? lâché-je, avec l’accent du clown Grock.
— Du filliouz 14 expansé, révèle la beauté.
Moi, elle m’aurait dit : de la nougatine, de la laque Elnett ou autres produits de consommation courante, je pigerais, mais le filliouz 14 expansé, excuse-moi, chérie, je t’en fais cadeau !
— Ça consiste en quoi ? avoué-je-mon-ignorance-t-il.
— Un minerai alvéolaire à concentration thermico-dégagée, elle me raconte.
— La vache ! tonitrué-je, ébaubi. Ça alors !
— Dix fois plus efficace que le plutonium employé dans les surrégénérateurs. On n’a découvert que tout récemment son existence.
— Vous m’en direz tant ! Et comment savez-vous que les pirates ont emporté ce minerai ?
— Parce qu’il en reste dans les véhicules incendiés. Des morceaux de roches tarpéiennes qui recèlent le filliouz 14 expansé.
— Bravo ! mesdemoiselles, vous êtes de remarquables enquêteuses.
Elle sourit.
— Nous n’avons aucun mérite à cela, c’est notre travail. De ce fait, je suis donc en mesure de vous dire où nous nous trouvons.
— De plus en plus fort ! Et où sommes-nous ?
— Dans l’île Axel Heiberg, tout à fait dans le Grand Nord canadien.
— Qu’est-ce qui vous le donne à penser ?
— C’est l’unique endroit de la planète où l’on a trouvé un gisement de filliouz 14 expansé. Il a été mis en exploitation voici moins d’une année par des Canadiens assistés de quelques techniciens américains. J’ai l’impression qu’un commando terroriste a attaqué le chantier, neutralisé les gens qui y travaillaient, et s’est emparé du minerai déjà extrait. Il ne peut être traité sur place car il faut des méthodes thermonucléopharingées pour le séparer de la roche dont il est prisonnier. Ces gens ont ramassé les conteneurs remplis de minerai et les ont apportés dans cette région où il était prévu que se poserait l’avion détourné.
Mon admiration pour ces deux greluses est sans bornes ! Tu te rends compte, vicomte ? Des pin-up qui te caressent le mont chauve pendant la nuit et qui, le jour, sont capables de découvrir la genèse de l’affaire ! Comme mon pote Aubain, j’en suis marri ! Depuis le temps que j’annonce que les gonzesses nous dameront l’espion un jour (comme dit Béru). Je prévois le règne de la femme après celui de l’homme et avant celui de l’insecte. L’évolution passera par la femelle avant d’accéder à l’isopode. Ninette précédera le cloporte et la mouche à merde, c’est couru, prévu, réglé !
— O.K., admets-je, voilà une démonstration formidable. Du temps que vous y êtes, admirable amie, vous pouvez nous raconter un peu l’île Axel Heiberg, ou bien vous donnez exclusivement des cours de sciences nat’ ?
Elle sourit et ça fait un panache de vapeur devant sa merveilleuse bouche.
— Axel Heiberg fait partie des îles arctiques de la Reine Elizabeth. Elle est grande comme un douzième de la France. A l’ouest elle est dominée par la chaîne Princess Margaret Range qui culmine à plus de deux mille mètres.
Je l’interromps :
— Alors, il y a gourance, mon trognon. En regardant jusqu’à l’infini, on n’aperçoit pas la moindre montagne.
— Savez-vous pourquoi ?
— Allez-y !
— PARCE QUE NOUS SOMMES DESSUS ! elle rétorque, la jolie gerce au cul d’une délicatesse extrême.
— Dessus ! je susurre.
— Ces montagnes sont couronnées d’immenses plateaux de glace. Ce qui a permis d’y poser notre D.C. 10. Le chantier d’extraction se situe au pied de cette chaîne montagneuse. Grâce aux engins pourvus de chenilles, les pirates ont pu l’escalader.
Jusque-là, il en a pas cassé une, Aloïs. Il étudie attentivement la géographie des deux Norvégiennes, rêvant à ce qu’il leur ferait si ses roustons n’étaient pas aussi gros que des sacs de riz. Pourtant il a tout suivi car il take the parole, comme on dit en anglais.
— Le voilà, notre salut ! déclare le chafouin. Il faut que nous descendions de cette putain de montagne pour gagner le chantier. Même si ces salopards ont bousillé tous ses occupants, il doit y rester des vivres et, mieux encore, des moyens de communication utilisables. En admettant que ces derniers eussent été détruits, les gens qui, depuis les contrées civilisées, s’intéressent au développement des travaux enverront obligatoirement une mission de repérage en ne recevant plus de nouvelles de la base.
Il parle d’or. C’est la sagesse même !
Moi, tu me verrais, debout sur la carcasse noircie d’un des engins, à haranguer la foule des malheureux passagers, tu en aurais des courants d’air dans le slip !
— Mes amis !
Beau départ. Mais faut la voix qui porte ! Pas de couacs ni de flottements. Mâle, quoi ! Et moi, la mâlaisie, ça me connaît.
— Mes amis ! Nous devons assumer notre situation. Quelques passagers possédant des connaissances géologiques ont découvert que nous nous trouvons dans une île de l’extrême Grand Nord canadien. Nous sommes au faîte d’une montagne de deux mille mètres, ce qui vous explique l’absence anormale de toute végétation et l’intensité du froid. Demeurer immobiles ici serait suicidaire. C’est pourquoi il nous faut descendre jusqu’à la base d’où proviennent ces engins calcinés. Pour cela une seule méthode suivre leurs traces à l’envers. C’est facile : leurs chenilles ont marqué la glace profondément.