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« Certains d’entre vous, des personnes âgés et des enfants, ne peuvent se déplacer rapidement ; c’est pourquoi nous allons constituer différents groupes. Je partirai en avant-garde avec quelques compagnons pour essayer de rallier cette base au plus vite et de donner l’alerte. Les autres suivront par sections selon leur état physique. Fermeront la marche les plus handicapés, mais ils seront assistés de quelques personnes dans la force de l’âge. Habillez-vous au maximum et n’emportez pas de bagages qui ne feraient qu’accroître votre fatigue et dont vous seriez contraints de vous débarrasser par la suite. Bourrez seulement vos poches de médicaments, d’alcool sous toutes ses formes et de ce qui peut subsister de denrées alimentaires. Dites-vous que, cette épreuve surmontée, des hélicoptères viendront récupérer les biens que vous abandonnez et auxquels personne ne risque de toucher puisque cette contrée est désertique. Haut les cœurs, mes amis ! Nous nous tirerons de ce mauvais pas, je vous le promets !

J’ai jacté en anglais, si bien qu’il y a des dames suisses, dix couples français et un Belge sourd qui n’ont pas compris. Je laisse à la charité publique le soin de traduire mes rudes et nobles paroles.

LA GROTTE MIRACULEUSE

Il neigeait.

On était vaincu par sa conquête.

Pour la première fois, Sana baissait la tête.

Je vais, trébuchant et remâchant mes tourments. Des pensées glaciales, pointues comme des stalactites me traversent la caberle. Marie-Marie dans l’avion, pauvre visage flou derrière le hublot ! M’man qui doit boire de l’eau en Roumanie, en compagnie de la dame Pinuche régénérée. Ces étendues infinies que nous arpentons, mes compagnons de groupe et moi. Eclaireurs que nous sommes. Eclaireurs sans loupiote. Plus de flamme, fût-ce au cœur ! On marche par habitude. Nous sommes quatre : le chafouin, Selma, Margret et moi. J’avance le premier. Faut assurer mon commandement tacite. Un dos de chef se doit de rester éloquent. Force et énergie, vigueur et virilité. Gaffe à ta partie pile, Antoine ! C’est ta nuque, tes omoplates, ton torse et ton cul qui t’expriment au cours de cette interminable marche.

Par chiasse, des rafales de neige nous embrasent la gueule comme des coups de lance-flammes. Elles brouillent la piste des engins. C’est en tâtonnant du pied qu’on continue de les identifier sous la couche qui reste ouatée un moment. Plus loin, elle se sera épaissie et durcie et on l’aura dans l’œuf ! Ciao bambino ! Fin des haricots !

J’imagine nos camarades de randonnée, loin derrière, exténués, paumés, aveuglés par le blizzard (oui, j’ai bien dit blizzard). Les imagine, cohorte en détresse, boitillante, trébuchante, vannée. Combien tiennent encore debout, depuis dix heures que nous marchons ? Les vieux, les gosses, les mal foutus, les anémiés, les handicapés… Fourbus, affamés, aveuglés, transis ! Ah ! les salauds qui ont plongé tant d’innocents dans cette barbare infortune ! Ah ! comme je voudrais leur faire payer à petit feu cet inqualifiable forfait !

Je m’obstine à avancer. Derrière moi, les pas de mes compagnons crissent dans la neige. Je continue de tâter le sol avec mes putains de souliers de ville détrempés pour tenter d’identifier les larges crénelures imprimées dans la glace par les chenilles des engins.

Un lambeau d’espoir : depuis un moment, nous descendons. Le sol s’infléchit et nous découvrons tant bien que mal à travers l’horizon obscurci par la neige, un vaste panorama aux limites rapprochées, mais qu’on pressent immense.

Un choc sourd (comme un pot). Je m’arrête. C’est Aloïs qui vient de tomber. Les deux filles déjà se précipitent pour l’assister. Elles ont une résistance phénoménale, ces sauteuses ! Des sportives aguerries ! Des intrépides habituées au froid, aux bourrasques, au blizzard.

Le chafouin me coule un regard vitreux.

— Je suis au bout du rouleau, me dit-il faiblement. Avec mes baloches Dunlopilo, je ne peux plus marcher. Je ne vais pas vous faire le coup de l’image d’Epinal, mais vrai, poursuivez sans moi !

— Moi, je vais vous le faire, Aloïs ! réponds-je. Appuyez-vous sur moi. On va ralentir encore l’allure et chercher un coin pour se reposer. Il faut tenir ! Vous l’avez remarqué : nous avons amorcé la descente ; à présent, même si nous perdons les empreintes, ça n’a plus d’importance : nous sommes sur la voie du salut, amigo !

Je le laisse reprendre souffle. La neige ressemble à du grésil. Elle nous fouaille la chair. Mes jambes tremblent comme deux pics pneumatiques qui ne seraient pas synchrones. La faiblesse ! Tu parles qu’on se décalorise à la vitesse grand V, à un régime pareil ! Rien bouffé depuis hier, et quelques trentes bornes parcourues à pincebroque dans la neige et le froid. Merci, papa ; merci, maman, pour les jolies colonies de vacances, que chante mon ami Pierrot !

— Vous y êtes, Aloïs ?

— Si peu !

— Prenez mon bras !

L’une des petites Norvégiennes qui vient d’examiner le flanc de la montagne déclare qu’on devrait trouver un semblant de grotte. A la nature de la roche, elle constate la chose, cette précieuse girl-scout ! Des fières de ce calibre, tu peux m’en expédier encore deux fourgons, je suis preneur !

On repart en clopinant. On cahin-cahate comme la Grande Armée après que Napo a fui Moscou en flammes. Pas chibrante, l’aventure. Je ne sens plus mes pinceaux. J’arque à l’aide de deux blocs de glace ; pas l’idéal, pour un marathon.

A présent, c’est Margret, la plus grande des deux gerces qui ouvre la marche. Elle longe la paroi pour profiter du relatif abri que celle-ci constitue.

— Je songe aux autres, à l’arrière, balbutie Laubergiste. Ils crèveront tous.

Je ne réponds rien car ce présage funeste me paraît assez fondé.

— Vous aunez dû les laisser sur place, dit-il. A l’abri relatif des carcasses d’engins, ils auraient fait brûler les valises.

— Et après ?

A son tour de la boucler. Car, j’ai raison : « Et après ? »

— Voilà ! s’écrie soudain notre cheftaine.

Elle est en arrêt devant un trou béant. Cela ressemble à un petit tunnel, comme ceux qui conduisent les fauves de leurs cages à la piste du cirque. Elle y pénètre en se courbant bas. Disparaît.

Un temps.

Elle crie :

— Venez !

Et on va ! C’est long. Je compte vingt et un pas dans le noir. Dur de marcher dans des éboulis de rocher. C’est plein de creux et de bosses où la main de l’homme n’a encore jamais mis les pieds. Qu’à la fin, on parvient dans une vraie grotte circulaire, vaste comme le bureau du président de la République, mais c’est pas meublé pareil.

Selma a une lampe électrique et l’utilise pour nous montrer les lieux. Elle désigne une anfractuosité tout au fond de la grotte.

— Blottissons-nous là-dedans pour récupérer, fait-elle.

Je balise le sol de mon mieux. Le chafouin aux couilles délabrées s’allonge en gémissant. Ici, la température est sensiblement plus clémente. Selma nous tend à chacun un gros comprimé jaune.

— Croquez-le ! nous conseille-t-elle. Ce sont des vitamines ; elles nous tiendront lieu de repas !

On ne peut pas appeler cela du sommeil. C’est plutôt de l’anéantissement. Nous nous sommes mutuellement frotté les pieds à t’en faire gicler des étincelles et la circulation s’est quelque peu rétablie. Ensuite, on s’est couchés en tas, mais tête-bêche, chacun mettant ses pinceaux entre les cuisses d’un autre et lycée de Versailles. Les panards, c’est le point crucial quand il fait froid à morfondre. Moi, j’ai carré mes targettes contre la chatte de Margret (de canard) qui, réciproquement, a entouré mes baloches des siens.