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Il l’interrompt :

— Vous avez un jules, dites-moi, la mère ?

Surprise, elle se tait et regarde le gros dégueulasse.

— Il est mort voilà deux ans.

— Dites-moi pas qu’vous restez seulabre av’c une poitrine et un dargeot de ce gabarit ! Ça s’rait un’ offense à la race humaine. Moi qui raffole des gros roberts, j’peux vous dire qu’ si vous m’accordereriez un quart d’heure j’ me paye un’ séance de goinffrage qui rest’ra dans toutes les mémoires !

Elle rigole, mais il y a une lueur nostalgique dans sa prunelle diluée.

— Lui, alors, il est bien franchouillard ! s’exclame la cabaretière.

Gênée, elle rompt avec Béru pour rallier la table de ses compagnons d’équipée.

— Vous aussi, vous croyez aux mouches ? leur demande-t-elle. Vous allez survoler un peu de territoire au hasard en espérant repérer votre ami ! C’est la première fois de ma garce de vie que j’entends une balourdise de ce niveau !

Jérémie qui sait que la grosse matrone a raison, murmure :

— Croyez-vous que si nous étions demeurés à Paris nous aurions eu davantage de chances de réussir ?

Le ton plus que l’objection émeut la bonne grosse.

— Jefferson est le meilleur pilote d’hélico de la province, mais quand vous allez lui raconter que vous recherchez un ami « quelque part dans le Grand Nord », il va tellement rigoler que ça fera sauter les boutons de ses bretelles. Ecoutez, les scouts de France, j’ai un conseil à vous donner. Je ne suis pas certaine qu’il soit bon, mais je suis sûre qu’il n’est pas mauvais : allez trouver le père Lendeuillé. C’est un type comme il n’en existe pas deux. Un ermite, un sage. Vous m’avez parlé de sorcier, tout à l’heure, eh bien, lui aussi doit l’être, à sa manière. Il voit les choses qui sont derrière les choses, comme qui dirait. D’avoir passé la seconde moitié de sa vie dans la forêt, à pister du gibier et а réfléchir, ça lui a aiguisé l’esprit, à cet homme.

« Prenez la jeep, sous le hangar, et empruntez le chemin qui passe devant la colonne d’essence. Roulez sur dix kilomètres, jusqu’à ce que vous aperceviez une grosse cabane de rondins avec plein de chiens teigneux autour. Faites gaffe à vos miches. Et surtout n’envoyez pas de pierres aux cadors, sinon le vieux vous chasserait à coups de fusil. C’est en flattant ses bestioles que vous entrerez dans ses bonnes grâces ! »

Elle réfléchit encore un petit bout et déclare :

— Vous ne devriez pas y aller à trois, ça l’indisposerait. Je crois que monsieur (elle touche l’épaule de Jérémie), devrait s’y rendre seul : il adore les Noirs car il a été missionnaire en Afrique, jadis.

— Ah ! c’t’un cureton ! s’exclame Béru.

— C’est pourquoi je l’appelle père, mon gros. Mais il a quitté les ordres voici très longtemps, ou plutôt les ordres l’ont quitté parce qu’il avait fait une grosse tête à un cardinal africain.

— Merci du conseil, déclare Jérémie, je vais rendre visite à ce saint homme irascible.

— Vous n’auriez pas une seconde bouteille de cet excellent muscadet ? implore César Pinaud.

— Vous ne boirez pas toute ma réserve, promet la tenancière.

Béru, lui, songeur depuis un moment, déclare péremptoirement :

— V’savez pas, ma poule ? Du temps qu’Pépère écluserera sa potion magique, j’ai bien envie d’vous faire faire un p’tit voiliage d’agrément autour d’ma queue. Des nichemars et un joufflu tels que je voye, c’est dommage d’y laisser perd’.

La grosse roucoule, mi-gênée, mi-émoustillée :

— C’est un vrai obsédé, ce type !

— Plus encore qu’vous croiliez, ricane l’Enflure. Si vous voudriez m’indiquer l’ch’min d’vos appartements, belle princesse, vous risquez d’paumer l’contrôle de vot self en moins de jouge.

* * *

M. Blanc entend de loin un bruit de meute. Il ralentit. Le chemin, une piste, plutôt, tracée à travers la forêt, décrit une courbe autour d’un petit lac aux eaux d’un gris plombé prises par le gel. La maison de rondins s’inscrit dans un bout de clairière. Ma cabane au Canada ! C’est bon, de temps à autre, d’être confronté à des chromos ; rassurant ! Qu’à force de baguenauder dans le cosmique on a besoin de se réchauffer aux idées reçues.

Des chiens de tout poil (si je puis dire) tourniquent autour de la construction : des forts, des petits, des jaunes, des noirs, des blancs, des qu’ont des crocs infernaux, des qu’ont les yeux rouges, des qu’ont les yeux vairons, des а queue, des sans queue, des qu’ont les oreilles droites et des qui les ont pendantes. Et tout ça aboie à vous en déchirer les tympans. Les gentils de nature suivent l’exemple des féroces, comme chez les humains.

Bien que prévenu, Jérémie se sent tout intimidé. Il ne pensait pas que les chiens fussent aussi nombreux, ni aussi rébarbatifs. Lui, d’ordinaire entretient de bons rapports avec la gent canine, comme disent les écrivains qu’ont du talent à se chier dans le froc ! Malgré son odeur de Noir que les clébards occidentaux dénoncent à grandes gueulées, il sait leur parler, les calmer de son calme, les séduire par sa gentillesse. Mais là ! ô putain du ciel ! ils sont trop nombreux. Combien ? Aussi dur à dénombrer qu’une couvée de poussins.

Alors il stoppe la jeep à quelques mètres de l’entrée et klaxonne. La lourde s’ouvre et un curieux type s’inscrit dans l’encadrement. Un géant à la tignasse blanche qui ressemble au regretté Lee Marvin. Il porte un pantalon de velours et quinze pulls superposés, tellement en haillons qu’il les lui faut tous pour en reconstituer un et qu’on ne voie plus sa peau. Il toise Jérémie d’un air pas heureux, puis, constatant sa négritude, un vague sourire troue sa barbe profuse.

— Salut, mon gars ! lance-t-il. Qu’est-ce que tu fous dans ce pays maudit ?

— J’aimerais vous parler, répond M. Blanchouillard.

— Comment sais-tu que j’existe ?

— Par la patronne du bar de l’héliport.

— Ah ! la Marie-Dondon !

Il s’avance vers le véhicule en apaisant du geste et de la voix les ardeurs belliqueuses de sa meute.

Le père Lendeuillé ouvre lui-même la portière à l’arrivant. Puis lui tend une main qui pourrait servir de store à un hublot d’avion.

— D’où viens-tu, fiston ?

— De Paris !

— Ne me dis pas que tu es né au Parc Monceau !

— J’ai vu le jour sur les rives du fleuve Sénégal.

— Alors, tu es musulman ?

— Non, mon père, catholique.

— Catholique-paganiste ! rigole le grand vieillard, je connais !

— Est-ce important ? demande Jérémie avec innocence.

L’autre lui claque le dos.

— Ce qui est important, c’est de laisser sa chance à Dieu, fiston. La place du pauvre, comme aux tables d’autrefois.

Il l’entraîne dans sa cabane. Jérémie marche le fion serré à cause des dix-huit museaux mécontents qui se collent à ses jambes et à son fignedé. A l’intérieur de la masure, une chienne qui vient de mettre bas allaite ses chiots. Un poêle de fonte rafistolé, des caisses, un amas de peaux, des bidons de toutes sortes, un tableau représentant Jésus en plein chemin de croix, un placard sans porte débordant de toutes sortes de denrées plus ou moins alimentaires. Et puis un fauteuil et deux tabourets. Jérémie prend conscience de ce pauvre capharnaüm. Quelque chose le surprend qu’il ne sait pas définir d’emblée, mais ça y est, ça lui vient la musique ! La grande. Dans son bled, on est davantage porté sur le tam-tam que sur la Cinquième mais il est suffisamment cultivé, musicalement, pour identifier du Bach !