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Les flots d’harmonie sortent d’un énorme radiocassette fixé au mur par deux grosses chevilles de bois. Le père Lendeuillé surprend son regard et va stopper la cassette.

— Tu veux un coup de rhum, fiston ? C’est une marotte que j’ai rapportée des Antilles.

Jérémie comprend qu’il désobligerait son hôte en refusant. Le père lui verse un demi-verre d’un liquide ambré dont rien que l’odeur chavire l’estomac de M. Blanc qui n’aime pas l’alcool. Ils trinquent en force, à en briser les godets.

— Vas-y, fiston, je t’écoute.

Le vieux ramasse un chiot qui a abandonné sa mamelle vide et le tient contre soi, dans la touffeur des pulls superposés.

Alors, mis en confiance et avec beaucoup de clarté, M. Blanc narre par le menu les événements récents. Il n’a pas honte de rapporter les paroles du beau-père sorcier. Il exprime sa conviction que leur ami San-Antonio vit encore et qu’il est en péril, quelque part dans un lieu escarpé du Grand Nord. Il fait part de ses propres déductions. La voix est grave, le débit sobre, l’éloquence assurée. Le père Lendeuillé écoute en reversant une giclée de rhum dans son glass avant que celui-ci ne soit vide. De temps à autre, il rote, c’est sa seule ponctuation sonore.

A la fin, Jérémie se tait. Le vieillard va chercher un deuxième flacon de rhum dans le placard fourre-tout. M. Blanc en profite pour vider le contenu de son verre dans une botte opportune qui se trouve à son côté. Le père Lendeuillé reprend sa place dans le fauteuil, débouche la nouvelle bouteille avec ses dents.

— Tu as de la chance, fiston, déclare-t-il. A te voir, on comprend tout de suite que le Seigneur t’a à la bonne. Ta gueule est celle d’un « protégé ».

Jérémie sourit d’un bonheur spontané, simple et vrai.

— Sais-tu pourquoi tu as de la chance, fiston ? reprend l’ancien missionnaire.

— Non, avoue Jérémie.

— Tu as de la chance parce que, bien que vivant en ermite — ou probablement à cause de cela —, j’écoute la radio à longueur de journée.

— Vraiment ? fait le Noirpiot parce qu’il ne sait quoi dire de mieux, et que c’est toujours ça.

— Cette histoire d’avion, je l’ai suivie attentivement. J’existe loin de tout, mais je continue de m’intéresser au sort de mes semblables, fiston.

— Par charité chrétienne, mon père ? demande poliment Jérémie.

— Non, fiston, par simple curiosité. ils sont si cons et démunis, et cependant si vaniteux, tous, que leurs heurs et malheurs ne peuvent me laisser indifférent. Pour t’en revenir au vol de la Swissair, dans un bulletin d’informations, on annonce qu’il a cessé d’émettre alors qu’il survolait le Labrador et que des recherches sont entreprises. Et puis, plusieurs heures plus tard, on déclare être toujours sans nouvelles de l’avion. Les recherches se poursuivent. On envisage même que l’appareil désemparé se soit englouti dans quelque baie ou quelque lac. Tard dans la nuit, un très vague communiqué déclare que des ouvriers travaillant à un barrage dans la terre de Baffin auraient entendu le ronron d’un avion, mais le plafond bas ne leur a pas permis de le distinguer. Le lendemain, des vedettes côtières repèrent l’épave au large de Terre-Neuve. L’avion est formellement identifié.

Jérémie se retient de faire remarquer au vieillard que tout cela, il vient de le lui dire lui-même dans son exposé, à la différence près qu’il n’était pas au courant du témoignage des « barragistes ». Le bon père Lendeuillé continue :

— Dix minutes avant que tu ne viennes me voir, fiston, on a signalé aux nouvelles que le mauvais temps sévissait sur l’île Axel Heiberg, la plus septentrionale du Canada, interrompant toute liaison avec le groupe des spécialistes qui sont en train d’y extraire ce nouveau minerai dont j’ai oublié le nom mais qui va révolutionner la technique nucléaire.

Il se tait, l’ancien missionnaire aux quinze pulls dépenaillés et aux dix-neuf chiens enférocés, se sert un nouveau gorgeon de tord-boyaux.

— Je ne t’en redonne plus : tu le jettes, fait le bon vieillard. Et dans mes bottes encore ! Tu ne chies pas la honte, fiston !

A cet instant crucial, M. Blanc regrette d'être noir et de ne pouvoir rougir autant qu’il le souhaiterait. Mais le père Lendeuillé ne s’attarde pas sur ces vétilles.

— On raisonne ? propose-t-il.

Jérémie opine (grosse comme ça !).

— Fiston, pourquoi un avion cesserait-il d’émettre, mais continuerait-il de voler ? Parce que des forbans en ont pris le contrôle, non ?

— Exact, approuve l’inspecteur Blanc.

— Pourquoi des pirates de l’air s’empareraient-ils d’un long-courrier au-dessus du Nord Canada ? Généralement, ils agissent ainsi pour exercer un chantage et opèrent à distance raisonnable d’une terre susceptible de les accueillir, O.K. ? Or, ce genre de pays n’existe pas sur notre continent. Conclusion, il s’agit d’autre chose. T’es bien d’accord, fiston ? D’autre chose !

— Tout à fait, assure vivement Jérémie.

— Là, on va phosphorer dans la fantaisie la plus délirante, mais nous vivons dans un monde où tout existe, où tout se produit, où rien n’est impossible. Supposons que des aventuriers à la solde d’une nation désireuse de s’approprier le minerai de merde dont je te parle (du machinchouette 14 je crois bien, un truc de ce tonneau !) montent une folle opération. Dans un premier temps, ils expédient sur place un commando qui rallie Axel Heiberg avec un zinc privé et qui nettoie la place. Une équipe de mercenaires en armes contre de braves techniciens, ça fait place nette en peu de temps. Le hic, ensuite, c’est pour transporter le minerai. Un petit jet n’y suffit pas. Alors…

— Oui, j’ai compris, assure M. Blanc. Un second commando s’empare d’un vol régulier, en l’occurrence un D.C. 10, commence par neutraliser la radio et se fait conduire dans votre fameuse île. Il a la possibilité de s’y poser ?

— Mon pauvre gars, il s’y trouve des étendues de glace à t’en flanquer le vertige, plates comme la main ! Le commando n° 2 vide les soutes du long-courrier, des bagages qui les emplissent, tandis que le commando n° 1, lui, amène le minerai, lequel doit se trouver dans des conteneurs, car il n’est pas concevable qu’il soit traité sur place.

— Après quoi, l’avion repart, en laissant les passagers sur la banquise ?

— Qu’en feraient-ils puisque le chantage n’est pas leur objectif ? Oh ! ils en auront probablement gardé quelques-uns, pour disposer d’une monnaie d’échange en cas de grabuge.

M. Blanc réfléchit à perdre haleine.

— Deux objections, murmure-t-il.

— Vas-y, fiston !

— Le carburant. Ce n’est pas sur votre île désolée qu’ils auront pu se ravitailler !

— Qu’en sais-tu ? Il y a fatalement une rotation d’avions pour assurer la liaison avec les travailleurs. Il leur faut tout : matériel, nourriture, kérosène. Ta seconde objection ?

— Mon ami San-Antonio, répond doucement Jérémie. Il n’est pas homme à subir un détournement d’avion sans réagir !

— Et qui te dit qu’il n’a pas réagi ?

— S’il avait réagi, il serait mort. Or, mon beau-père le voit en vie.

Lendeuillé sourit avec tendresse et passe sa large pogne dans la chevelure à ressort de M. Blanc.

— Tu obtiendras tout parce que tu as la foi, fiston, assure le défroqué. Le Seigneur ne se lasse pas des hommes comme toi !

MERCI D’ÊTRE VELU !

— Qu’est-ce y dit ? demande Bérurier qui, bien qu’étant persuadé du contraire, n’entend pas l’anglais.

— Que nous sommes des enculés ! traduit M. Blanc.

— Et si j’y filais un kilo avec os dans la gueule, on d’viendrerait quoi-ce ?