— Si t’as trop froid, risque-toi à une petite baise avec Selma, conseillé-je. Comme tu as pu le voir, elle raffole de ce genre de sport.
— T'oublies mes couilles grosses comme des citrouilles !
— Abondance de biens ne nuit pas ! plaisanté-je.
Mais ma boutade ne le fait pas pouffer, alors je biche Margret par la taille et on continue la route tous les deux. Juste on se retourne de temps à autre, par politesse, histoire d’adresser des baisers à nos compagnons fourbus.
— Y a quéqu’un ? lance le Mammouth en poussant la lourde.
Il avise une espèce de dortoir, avec six lits de fer bien faits. Des placards individuels, une grande table commune flanquée de tabourets, des posters sur les murs représentant des nanas dépoilées. Parmi elles y a une hyper-obèse а qui ont pourrait faire l’amour entre ses plis ! Béru admire ces dames, s’attarde sur des blondes marilynmonroènes, des Noires style panthère qui, penchées en avant, te regardent à l’envers entre leurs jambes écartées, et puis des gros plans de sexes féminins ouverts à deux mains par leurs aimables propriétaires aux ongles carmin ou rose pâle.
Silence.
— Non, y a personne ! constate le Gros, se causant à lui-même personnellement.
Jérémie qui sort d’un autre baraquement lui crie :
— II n’y a personne !
Et Jefferson, le pilote, avec son aigle à la gomme dans le dos, hurle sur le seuil d’un troisième :
— Nobody.
Les trois gus ont l’air de tourner une nouvelle mouture de Il était une fois dans l’Ouest d’Eden. Manque plus que le trappeur Pinaud. Justement, le voici-voilà, Messire le très fortuné. Lui, c’est du principal bâtiment qu’il émerge. D’une allure molle, flottante. Il fait deux pauvres pas dans la neige fraiche et s’écroule, évanoui.
Alors, les deux autres se précipitent et s’agenouillent, comme autour du Jésus de la crèche, les trois rois mages. Que, justement, avec Jérémie, I’illuse est totale. Pinuche est pâle, pincé, pas évanoui en plein, mais dans les vapes, avec la frime d’un opéré de frais qui passe par le sas de la réanimation.
Le cher vioque a abdiqué sa superbe et se montre égrotant, flatulent, pauvret.
— On dirait qu’il veut causer ! note Béru. Hein qu’tu veux causer, Césarpion ?
Le fossilisé bat des cils.
— J’l’avais d’viné : y veut causer ! Et qu’est-ce que tu veux dire, ma pauv’ Pine ?
Œillée désespérée de Pinaud pour marquer son éperduance.
— Quéqu’un t’a dérouillé ? insiste le Gros.
Regard négatif.
— Mais y a un sale turbin dans c’te boutique ?
Affirmatif.
— Quoi-ce ?
Mutisme.
— J’vas voir, décide Goliath.
— Non ! N’y va pas ! lance Jérémie, alarmé par l’expression de l’Ancêtre.
Bérurier le Vaillant stoppe.
— Ne le bousculons pas, plaide M. Blanc ; il a l’air d’aller mieux et va bientôt pouvoir nous dire.
Effectivement, Pinaud tente de remuer les lèvres tandis qu’une plainte nasale essaie de s’organiser en cohérence.
— Il y a du danger, Pinaud ? questionne M. Blanc.
— Heinmrrr ! répond l’excentré.
Il produit un effort éperdu.
— Aaaaaaz ! il dit.
— Répète un peu qu’on voye ! lui enjoint Béru.
— Aaaz !
— Du gaz ! s’exclame Jérémie.
Battements de cils heureux du commotionné. Soulagé. Le message est passé !
Le Noirpiot traduit cette fois-ci pour Jefferson. Le pilote au rapace déteint paraît incrédule. Il répond que c’est de la foutaise et qu’il va y aller voir, merde, assez de ces simagrées ! Ça lui apprendra à convoyer des vieillards et des ahuris à l’extrémité du monde. Pourquoi pas dans le cosmos du temps qu’ils y étaient, ces trois navetons !
Au moment où il saisit la poignée de la lourde, Pinaud que l’altruisme survolte s’arrache un « Non on on ! » qui stopperait une tire de formule I lancée plein pot dans la ligne droite des tribunes. Dès lors, il retrouve l’usage de la parabole, l’Ancêtre.
— Ils sont tous morts ! dit-il d’une voix enrouée jusqu’à la trame.
Béru, pas si con que vous en avez l’air, contourne le bâtiment et se met à mater à travers les doubles vitrages des rares fenêtres.
Il gueule :
— La vache ! C’est vrai qu’y sont scrafés ! Ce travail, ma doué ! Un… deux… six… dix… quatorze… dix-sept ! Dix-sept gus écroulagas ! Y en a qu’sont affalés su’ la tab’ : la plus part. D’aut’ qu’sont tombés d’leur chaise. Y d’vaient conférer ! Et pis on leur a injectionné un gaz tout c’qu’a d’mauvais, kif les nazis dans les écrémoires. J’espère qu’la Pine a pas eu l’temps d’en respirer un fagot, av’c sa foutue manie d’toujours renifler, Mister Goutte-au-Pif !
Jérémie se prend la tête à deux mains.
— Mon Dieu, dit-il, le père Lendeuillé avait pressenti la vérité !
Et il met Jefferson au courant de la situation.
Pinaud se refait un bout de santé. Le gaz utilisé depuis un certain temps avait dû s’évaporer partiellement et perdre de son efficacité. Mais néanmoins Baderne-Baderne se racle la gargane et glaviote comme un vieux tubar de jadis dans un sana des Carpates.
Tandis qu’il se remet, ses compagnons explorent le camp. Ils constatent plusieurs faits importants : tout d’abord qu’on a saccagé le poste émetteur de radio, ensuite que de lourds engins à chenilles ont disparu (il subsiste leurs traces sur le sol des hangars) de même que des barils de carburant (sur le panneau qui les comptabilise, on peut constater que les deux tiers du stock sont absents). Mais de San-Antonio nulle trace, non plus que de passagers hypothétiquement débarqués. Exceptés les gazés de la baraque qui sert de P.C. pour les réunions de travail, il n’y a âme qui vive dans le camp, sinon un gros chat ronronneur blotti dans l’un des lits. La cantine est solidement approvisionnée et comporte des réserves de vivres qui permettraient de nourrir la Grande Armée (à l’aller, vu qu’au retour elle était moins nombreuse).
Jérémie consulte ses deux compagnons et les trois décident de partir à la recherche d’éventuels robinsons des glaces ; seulement, quand ils informent Jefferson de leur décision, l’aiglé leur tire un bras d’honneur.
— Ecoute, négro, déclare-t-il au brave Jérémie, j’ai suffisamment rigolé comme ça. Moi, je fais mon plein et je pars pour les îles de la Reine Elizabeth, après avoir balancé un message radio pour indiquer ce qui s’est passé ici. D’ailleurs, il est grand temps que je donne l’alerte. J’aurais dû commencer par là. Mon appareil de bord n’a pas une portée considérable, mais j’arriverai bien à accrocher une radio qui me relaiera.
— Qu’est-ce y dit ? s’inquiète Béru.
M. Blanc traduit.
— J’l’eusse eu parié, déclare le Gros. Ce gus, c’t’un enviandé.
— Propose-lui dix mille dollars, fait le pauvre Pinuche.
Mais Jefferson répond que les dollars c’est pas toute la vie et qu’ils n’ont jamais fait bander un mort. Lui, il repart, point à la ligne, et ceux qui veulent demeurer sur place sont libres !
Ça s’opère bizarrement.
Elle marchait. Lentement, certes, mais quoi, bien que titubante, elle avançait. Et puis la voilà qui s’arrête, toute dodelinante. Elle est blafarde, les lèvres vidées de sang. Ses orbites se sont élargies et forment deux immenses cavités ovales dans le sens de la hauteur.
— Je pense que je vais mourir, chuchote Margret.
J’ai que l’opportunité de la saisir pour la faire s’allonger dans la neige. Elle reste prostrée, son regard bleu perdu dans le ciel du Nord. C’est vrai qu’elle paraît entrer en agonie, cette petite (toute petite) chatte ! Elle s’est dépassée au-delà des extrêmes limites. Comme ils disent dans certains beaux livres, mieux écrits mais plus chiants que celui-là : elle a trop puisé dans ses réserves. Elle est allée aussi loin qu’elle a pu, parce qu’il n’y avait rien de mieux à faire, mais l’inexorable se produit : elle est à bout. Accepte sa fin. Se meurt !