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Je m’allonge à son coté, la serre contre moi. Je lui murmure :

— Nous allons nous reposer, petite fille. Le temps qu’il faudra. Ensuite nous donnerons un ultime coup de collier et nous arriverons au camp, je te le jure !

Elle n’a plus la possibilité de réagir. Nous restons enlacés. Mes propres forces (les ultimes) me lâchent également. Un engourdissement doucereux me pénètre. C’est une sorte de lente et suave paralysie. Un sommeil cosmique. Je me minéralise. Plus rien n’a d’importance. L’existence, c’est comme une ronde d’enfants autour d’un feu de broussailles, aperçue de très haut. Il y a longtemps.

* * *

Le radio de la base du Grand Stanké sortit sur le pas de la porte et cria :

— Sergent ! Vous pouvez venir tout de suite, je suis en train de capter un drôle de message.

L’interpellé qui faisait manœuvrer une escouade sur le terre-plein, ordonna le « Rompez » et s’avança à grandes enjambées en direction de la salle des communications. C’était un long échassier dans un pantalon bouffant du haut qui pouvait lui permettre d’exister un mois sans avoir à poser son grimpant pour se rendre aux tartisses. Il avait le teint brique, le nez crochu, le menton en portemanteau et le regard pincé.

— Que se passe-t-il, Red ?

— Un pilote d’hélico qui vient de se poser dans un camp de l’île Axel Heiberg déclare que tous ses occupants sont morts asphyxiés par un gaz.

— Qu’est-ce que c’est que cette connerie, Red ? Un charlot qui fait joujou avec une radio d’amateur ?

— Il a annoncé ses coordonnées. Il s’agit d’un appareil de Baie Renard-Clavel City, le pilote se nomme Sammy Jefferson. Tout semble O.K.

— Passez-moi ce tordu !.. Ici sergent Alex Mortimer, de Grand Stanké, qu’est-ce que vous nous vendez comme salades, mon vieux ?

A l’autre bout de l’espace, une voix hargneuse se mit à gueuler plus fort que le sergent, assurant que Jefferson en avait plein le cul de ce bigntz. Il avait accepté une course insensée, la pire de sa carrière de pilote, à la demande d’un trio de French men bourrés de fric mais totalement givrés. Il se pointait à Axel Heiberg avec un réservoir dans lequel on n’aurait pas trouvé une cuiller à thé de carburant ; et parvenu au chantier d’extraction d’il ne savait quel minerai à la gomme, il tombait sur une hécatombe de mecs gazés, de quoi remplir un cimetière. La radio était détruite et il appelait avec celle de son appareil. Alors lui, il allait refaire son plein grâce aux réserves emmagasinées dans ce foutu camp et repartir vite fait, avec ou sans les Français.

Red, le radio, toucha la manche du sergent et chuchota :

— Il est exact que l’émetteur d’Axel Heiberg ne fonctionne plus depuis deux jours, sergent.

Mortimer opina.

— Ecoutez, vieux, fit-il à Jefferson, je répercute votre message aux autorités. En attendant vous allez rester sur place.

— Vous pouvez vous l’arrondir ! gronda l’aiglé de frais. J’ai déjà donné !

— Non, mon vieux, je ne me l’arrondirai pas ! hurla le sergent qui était un tantisoit hypocondriaque sur le pourtour. Quand on se pointe dans un endroit truffé de macchabées, on attend la venue des autorités, même un demeuré sait cela. Si vous filez avant leur arrivée, vous risquez de sales ennuis.

Il coupa délibérément le contact, le silence lui paraissant plus persuasif que tout ce qu’il pourrait ajouter.

* * *

Béru était, comme toujours, partisan de la manière forte et souhaitait démolir le portrait de Jefferson, alléguant que la nature avait déjà fait le plus gros ; la sagesse de Pinaud le retint sur cette pente néfaste.

Furax à la fin de sa liaison radio, Jefferson avait bouclaré son appareil, il était allé ensuite chercher des provises à la cambuse : conserves et bourbon avant de s’enfermer dans l’une des baraques. Maintenant, il haïssait les Français au point de ne plus pouvoir les regarder. Jérémie vint toquer à la porte, prétextant qu’il voulait lui parler, mais le rouquin lui déclara que si quelqu’un s’avisait de vouloir entrer de force, il le fendrait en deux avec la hache d’incendie fixée à la cloison, comme un Suisse fit avec Charles le Téméraire. Pour tromper l’attente, il décapsula la bouteille de Four Roses et se mit à picoler comme un sauvage.

Pinaud, complètement récupéré, marchait hors du camp, courbé en deux, ce qui le faisait paraître plus âgé. Avec sa veste de fourrure qui lui arrivait aux genoux, il ressemblait à un vénérable loup qui aurait décidé d’apprendre à marcher sur ses pattes arrière avant de crever.

Béru le considérait, maussade, en biberonnant lui aussi du bourbon.

— Quand je pense que Sana est probablement sur cette île et qu’c’t’emmanché d’pilote refuse qu’on va à sa recherche !

— Nous allons y aller tout de même, déclara M. Blanc.

— T’sais piloter un coléoptère, toi ?

— Non, mais conduire une jeep, oui. Et il y en a deux sous le hangar.

Pinaud revint comme il sortait l’un des véhicules après y avoir placé un jerrican de secours, des vivres et de l’alcool. Non seulement il comprit le dessein de ses amis mais il dit :

— Ils sont partis par là !

M. Blanc pilotait. Pinaud se tenait debout, agrippé au pare-brise, car le véhicule était décapoté. Son regard de lynx sondait l’horizon. Béru démolissait posément sa boutanche de raide (afin de se réchauffer, prétendait-il, car il craignait d’avoir chopé un coup de froid).

L’auto tout-terrain cabriolait sur les caillasses et faisait des ripettes sur les plaques de neige glacée. Ils parlaient peu. La peur de l’irréparable les mordait au ventre. Ils sentaient que le commissaire se trouvait sur cette terre hostile mais, justement, elle l’était trop pour qu’ils espèrent le retrouver vivant.

A un moment donné, Jérémie se mit à chialer en conduisant. Ses larmes brouillaient sa vue. II balbutia, pour soi plus que pour ses collègues :

— Je ne le sens plus !

II avait l’abominable impression que tout contact venait de se rompre entre lui et San-Antonio, un peu comme lorsque tu te prends en flagrant délit d’oubli après la mort d’un être cher.

Pinaud pleurait également, mais apparemment c’était à cause du froid tranchant.

Soudain, il torcha ses yeux d’un revers de manche, ce qui ne fit qu’aggraver son problo car il s’était foutu des poils de loup dans les lotos.

— Il me semble avoir aperçu quelque chose ! assura l’homme au regard d’aigle.

— Quoi ?

— Un tas de vêtements. Mais c’est peut-être parce que je me suggestionne.

Jérémie força l’allure. Béru en lâcha sa boutanche dont une partie du contenu se répandit sur sa braguette en délire.

— Une qui m’taillerait un’ p’tite pipe en c’moment, j’peux y assurer l’ivresse, ricana le Débonnaire.

Mais cette boutade, bien qu’excellente et classée de force 4 sur l’échelle de Vermot, n’obtint aucun succès.

La Vieillasse a repris son attitude de vigie, cramponné au pare-brise. Il plisse ses paupières fanées, force sa vue de surdoué.

— Oui, oui ! C’est bien des corps que je distingue !

La distance diminue. A présent, les trois amis peuvent regarder à l’unisson.

— Un homme et une femme enlacés ! annonce la Pine.