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— N’en c’cas, c’est fatal’ment Sana ! affirme Alexandre-Benoît.

Ils atteignent l’objectif. Deux corps raides. Jérémie saute de la jeep pour se ruer sur le couple. II pousse un rugissement en reconnaissant le commissaire. Il palpe.

— Mort ! hurle-t-il.

Le calme vient de Béru :

— Attends qu’on voye, Négus !

Il s’agenouille devant son ami. Noue sa main au cou du « Fabulos » pour essayer de trouver la veine jugulaire. Ne sent plus rien. Alors il frotte sa grosse patte dégantée sur son genou afin de la réchauffer et de recouvrer ainsi un peu de son sens tactile. Puis la glisse sous les vêtements du commissaire. Il ferme les yeux pour se concentrer pleinement, ne pas risquer de confondre les battements de son propre cœur avec ceux, hypothétiques, du cœur san-antonien.

Les deux autres se taisent, fous d’anxiété. On perçoit une voix d’outre-tombe, celle de Pinaud qui prie :

— Seigneur, s’il est encore en vie, je Vous ferai bâtir une chapelle. Où Vous la voudrez, Vous n’aurez qu’à me le dire.

Béru soupire :

— J’croive qu’c’est bon, les mecs.

Il défait sa veste de fourrure et la pose sur le commissaire, puis il verse un filet de gnole entre ses lèvres.

De son côté, Jérémie palpe la fille qu’il ne peut se retenir d’admirer. Elle est superbe. Pile comme il en rêve, les soirs de mal endormance, quand Ramadé a ses conneries et qu’il doit faire ballon de zob.

— Pour elle, c’est fini, soupire le Noir, et ça l’est depuis pas mal de temps car elle est raide.

Pinaud se signe. En pleine ferveur mystique, décidément.

— Paix à son âme qui devait être charmante, murmure-t-il. Mais maintenant il faut que nous sauvions Antoine coûte que coûte. Il est impossible que nous ayons accompli tout ce chemin pour arriver trop tard !

VIVRE, D’ACCORD, MAIS POUR QUOI FAIRE ?

Paraît qu’ils m’ont rattrapé de justesse. Que j’étais déjà avec un pied dans le cosmos et un autre sur une peau de banane. Que je suis resté plusieurs jours inconscient, à délirer vachement. A causer de Marie-Marie, de Félicie, de mes trois mousquetaires tant aimés.

Je voyais des choses, j’en prévoyais d’autres. D’abord, ils ont dû me dégeler à la lampe à souder, ou presque. Par la suite, le doc de Montréal où je me trouve présentement rapatrié par avion sanitaire, m’a expliqué que le froid avait risqué de me tuer, mais que, d’un autre côté, il m’avait gardé en hibernation, tout ça. Des trucs vaseux que seuls les toubibs osent prétendre et que tu fais semblant de croire !

Et je te renoue avec moi-même au moment où, après des soins, des transports, des manipulations extrêmes, je reviens dans le circuit, la tronche cloaqueuse, la vie incertaine, encore un peu beaucoup dans les ailleurs mystérieux qu’on peut appeler les limbes.

Une gonzesse coiffée à l’ananas, avec des lunettes et un accent québecois pour série canadienne télévisée, est penchée sur moi. Elle dit :

— D’crrrois bien qu’reprrrrend conscince !

Alors l’obscurité s’étale sur ma couche, biscotte le légendaire trio se penche sur mon augusterie renaissante. Trois merveilleux personnages : Portos (Béru), Athos en négatif (M. Blanc), Aramis dans « Cinquante ans après » (Pinaud).

Les chéris ont leurs chères faces baignées de chères larmes. Ils balbutient de concert (ou de conserve) :

— Sana !

Et c’est un instant plus fort que la Déclaration des Droits de l’Homme, plus intense que quand la petite secrétaire de « La Production en folie », film porno d’une haute tenue esthétique, parvient à s’en laisser carrer une dans le frifri, une autre dans l’œil de bronze, une troisième dans le clapoir et une quatrième entre les loloches. Oui, le moment est superbe, rond, plein, rayonnant comme un soleil d’Austerlitz redoré à la feuille et frotté à la peau de chamois.

Je tente de parler. Chuchote :

— Vous !

Et comme effectivement c’est eux, ils affirment que c’est bien eux.

Après quoi, le coup classique :

— Où suis-je ?

— A l’hôpital de Montréal.

— C’est grave ?

Question sottement égoïste s’il en est. Moi, moi, MOI ! Toujours et partout, en tout lieu, à tout moment. Moi ! MOUA !

— Just’ les orteils des doigts d’pied un peu gelés, mais ça va reviendre.

Ça, c’est Alexandre-Benoît.

— Plus une génuflexion de poitrine, poursuit-il. Mais comme t’es aux antibrotiques, ça va passer !

Je laisse s’affermir mon entendement. Des bribes de la tragédie me reviennent. C’est flou comme l’enregistrement d’une vidéo de magasin. Si tu veux confondre un voleur avec, la bande, t’as le bonjour, vu que ça ressemble à un congrès d’ectoplasmes dans le brouillard.

— Et les autres ?

Un silence crispé, peureux.

Pile à ce moment tendu, la porte s’ouvre. Une odeur de lotion coûteuse me rafale les naseaux. Un monsieur portant une pelisse à col d’astrakan, un chapeau de feutre style Sacha Guitry et des gants de pécari noir s’approche.

— Le voilà, mon rescapé ! Mon héros de légende ! Unique dans les annales : j’aurai prononcé son éloge funèbre de son vivant. Et en présence du président de la République. II en avait la larme à l’œil, le cher grand homme, si magnanime, si intensément complet, dont la sagesse est exemplaire et qui est le phare de l’Europe !

Je reconnais le Vieux. Lui, au Canada !

Il vient s’asseoir familièrement sur ma jambe droite, avance sa main fraîchement dégantée en direction de mon oreille qu’il napoléone entre le pouce et l’index.

— Ah ! San-Antonio ! Quelle aventure ! Quelle épopée ! L’univers ne parle plus que de ça ! Que de vous ! Savez-vous combien il y a de médias dans le couloir, devant votre porte ? Quatorze ! Je les ai comptés. Télé, radio, presse écrite ! Vous avez la vedette ! Dаme, LE seul rescapé du vol 1018. Vous seul vivant, Antoine, mon tout petit, mon chérubin coiffé des lauriers de la chance. Vous tout seul ! Rien que vous ! Ils ont bien retrouvé une vieille dame encore vivante sur le lieu d’atterrissage, qui n’avait pas voulu quitter la dépouille de son époux mort en déféquant, mais elle n’a pas survécu longtemps, bien qu’elle se fût emmitouflée dans toutes les fringues abandonnées par les passagers !

« UN rescapé sur près de deux cents personnes ! Et il faut que ce soit vous ! Grâce à votre équipe d’inspecteurs que j’avais chargés de vous retrouver, donc grâce à moi, car je sentais bien que vous viviez toujours, Antoine, mon loulou tout petit que j’adore. C’est à mon cœur défendant que j’ai prononcé ce discours funèbre dans la cour de la Préfecture. N’empêche qu’il avait du jus ! La vache ! Ça reniflait tous azimuts ! »

Je le laisse baderner à sa guise. Tout ce que je garde de sa bavasse insipide, c’est que tout le monde a laissé sa vie dans l’aventure. Je revois des visages : mes jolies Norvégiennes, le chafouin, d’autres…

Merde ! Aloïs !

— Monsieur le directeur, articulé-je, le Premier ministre canadien vit-il toujours ?

Le dirluche regarde les frimes hostiles des trois officiers de police, lesquels sont outrés de le voir s’approprier le mérite de leur folle expédition.

— Il délire ? murmure Achille.

La petite infirmière qui continue d’être présente, bien qu’à l’écart, intervient :

— D’pinse pas qu’délire ! L’a l’airrr d’voirrrr récupairrrrer !

Je confirme :

— Je ne délire pas, patron. J’ai un message de la plus haute importance à transmettre aux services de sécurité d’ici. Usez de votre autorité pour leur dire que les jours du Premier ministre sont en danger. Qu’ils adoptent immédiatement un dispositif d’exception. Cet avertissement leur est donné par un de leurs agents qui se trouvait parmi les passagers. Il se faisait appeler Aloïs Laubergiste, mais son chiffre de code est B.H. 141. L’affaire est liée à l’assassinat du général Boniface Chapedelin а Bruxelles. Faites vite !