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Je dois chialer car ils paraissent gênés, les cowboys du sirop d’érable ! Le chef au collier a même une sorte de tape bourrue sur ma main.

— On va vous laisser, fait-il, le médecin pense que vous en avez pour cinq à six jours de soins attentifs avant de pouvoir sortir. Nous repasserons vous voir demain.

Le zig au ventre naissant ajouta :

— On aurait bien aimé, auparavant, éclaircir la question des barils.

— Oh ! oui, fait Barbenrond. Commissaire, depuis le poste de pilotage où l’on vous avait ligoté, vous nous dites avoir vu arriver les engins de neige ?

— Effectivement, réadverbé-je.

— Outre les conteneurs dans lesquels se trouvait le minerai, ils apportaient des barils de kérosène destinés à réapprovisionner les réservoirs du D.C. 10 ; seriez-vous en mesure de formuler une estimation quant au nombre de ces barils ?

Je réfléchis, ou plus exactement me remémore la caravane chenillarde surgie des glaces. Je revois le chargement. L’un des véhicules contenait les gros barils métalliques aux reflets de poissons morts. Ils s’y trouvaient arrimés avec des sangles. Combien pouvait-il y en avoir ? Une cinquantaine ? Peut-être davantage ? Je vois très bien à quoi ils veulent en venir, les deux poulets. Ils étudient la nouvelle autonomie dont disposait l’avion, après ce réapprovisionnement.

— Impossible de vous accorder quelque précision, dis-je, j’étais dans le poste de pilotage et les barils ont été conduits près des ailes puisqu’elles servent également de réservoir.

Ils reniflent ma mauvaise foi et s’emportent, maussades, en me réitérant qu’ils reviendront me voir le lendemain.

Un peu plus tard, le Vieux fait un come-back sur la pointe des pieds, ombre rasante, silhouette savonnée et furtive, prompt suppositoire paré pour les plus sombres explorations intestines ou intestinales.

— San-Antonio, fait-il en déposant son illustre fessier sur ma modeste couche, vous savez ce que je vais vous demander ?

— Oui, monsieur le directeur, je le sais.

— Dites !

— Vous voulez que j’enquête à propos de l’affaire Chapedelin ; ça vous agace que je joue trop longtemps le miraculé ; vous me préférez dans le rôle beaucoup plus avantageux de Sherlock Holmes.

Il pose sa main douce d’archevêque manucuré sur la mienne, plus énergique, d’homme d’action.

— Vous m’avez compris ! Nos gentils cousins québécois prennent, vis-à-vis de mes services, des airs d’en avoir deux que j’apprécie modérément. Il me serait agréable que nous leur livrions la solution de l’énigme, clés en main ! Puisque vous voici sur place, avec votre fine équipe, prenez le problème à bras le corps et faites des étincelles.

— Entendu, monsieur le directeur. Mais pour agir, il me faut sortir d’ici au plus vite !

— J’y ai déjà songé : une ambulance privée vous attend dans la cour. J’ai prétendu que je vous faisais rapatrier en France par avion sanitaire. Ils ont protesté un peu, pour la forme, alléguant que votre état de santé, nani nanère. Mais moi, je suis certain qu’avec quelques grogs bien chauds et un peu d’aspirine vous serez en mesure de redevenir performant. Je me trompe ?

— Je ne pense pas, monsieur le directeur.

— A la bonne heure ! Je vous connais bien, Antoine ! D’ailleurs ne vous ai-je pas fait ?

Il soupire :

— Je suis ravi de vous retrouver vivant, naturellement, mais quand je repense à mon discours, mon cher petit ! Je vous le donnerai à lire. Je vous jure que le président avait des larmes au bord des cils. Et lui, ce n’est pas son style, les chougneries ! Vous l’avez vu pleurer en 88, quand Chirac lui a présenté sa démission ? Et quand il a nommé Rocard Premier ministre, a-t-il versé la moindre larme, Antoine ? Non, n’est-ce pas ?

— Vous savez combien contient un baril de produit pétrolier, monsieur le directeur ?

Cette contre-question le déconcerte.

— Je… heu… Un baril, dites-vous ? Non, pourquoi ?

— II contient cent cinquante-neuf litres, monsieur le directeur.

— Ah bien ! Je suis enchanté de l’apprendre. Je…

II quitte mon lit pour aller consulter ma feuille de température fixée au pied d’icelui.

— Ah ! vous tapez tout de même un bon 39, Antoine. Et mais oui : 39,2, c’est un peu de température, ça. Je vous administrerai carrément deux aspirines. Bon, vous vous préparez ?

— Soixante fois cent cinquante-neuf, cela fait combien, monsieur le directeur ?

De plus en plus déconcerté, le Vieux s’abîme dans un calcul mental au-dessus de ses moyens.

— Voyons, marmonne le Vénérable, zéro ne multiplie pas, je l’abaisse ; six fois neuf cinquante-quatre, je pose quatre et je retiens… C’est si important que cela, San-Antonio ?

— Capital, monsieur le directeur.

Avec un soupir, il tire son agenda Hermès, tout en peau de saurien massacré, ainsi que son Parker en or, et fait le calcul.

— Neuf mille cinq cent quarante litres, mon ami, ça vous va ?

— Un pet, dis-je, un bond, un saut à cloche-pied.

— Pardon ? Voulez-vous que je sonne l’infirmière, Antoine ? s’affole Achille.

— Savez-vous combien contiennent les réservoirs d’un D.C. 10, patron ?

— J’ai dû l’oublier, San-Antonio. Mais on demandera le renseignement chez Douglas dès que vous irez mieux ! Maintenant, je vais faire monter les infirmiers pour vous transbahuter jusqu’à l’ambulance affrétée par mes soins. Elle est très jolie, vous verrez ! Blanche, avec des raies rouges et une feuille d’érable peinte sur les portières ; je suis convaincu qu’elle vous plaira.

— Je crois me rappeler, dis-je, que le plein d’un D.C. 10 représente un peu moins de cent quarante mille litres.

— You youille ! Vous m’en direz tant ! Il ne fait pas bon s’arrêter à la pompe ! Bon, voilà les infirmiers. Je vous en conjure, Antoine, pour les médias qui emplissent le couloir, ayez l’air davantage éprouvé physiquement ! Grabataire, carrément ! Fin de parcours, si vous voyez le topo ? Vous devez sembler out, shooté à mort. C’est un moribond que j’emballe, vu ?

— Patron, murmuré-je, si le plein d’un D.C. 10 est de cent quarante mille litres, quel trajet peut-il espérer accomplir avec neuf mille cinq cents ?

— Ah ça ! je vous le demande ! Alors là, c’est dérisoire ! Bon, doucement, messieurs, il est fragile. Attendez, je vais mettre ses vêtements sur le brancard. Certes, ils se trouvent dans un état pitoyable eux aussi, mais bien nettoyés et repassés, ils peuvent encore faire plaisir à quelque clochard ; parce que pour ce qui concerne ce pauvre malheureux, hein ? Bon, n’épiloguons pas trop devant lui il a encore sa connaissance ! Pas beaucoup, mais il perçoit encore un peu les choses. En route !

Ils me trimbalent par d’opulents couloirs. Ça flashe à tout berzingue, j’en ai les carreaux carbonisés. Pas dur de chiquer au moribond avec un régime pareil. Je ferme les châsses, m’oublie, me ratatine.

Dans le hall, la vive lumière me fait rallumer mes fanaux ; dès lors, j’avise une immense carte du Canada sur le mur qu’elle décore pimpantement.

— Attendez ! balbutié-je.

Mes cornacs s’immobilisent.

Je fais signe au vioque d’approcher son esgourde de ma bouche.

— Monsieur le directeur, fais-je, jetez un œil à cette carte et vous comprendrez qu’il était impossible à l’avion d’aller d’Axel Heiberg, là-haut, tout au nord, jusqu’à Terre-Neuve où on l’a retrouvé. Il lui a fallu reprendre du combustible en cours de route ; c’est évident !

L’ÉVIDENCE MÊME

Il n’était pas long le trajet de l’hosto à l’hôtel où nous jouissons de chambres communicantes ; pourtant il m’a épuisé. M’est avis que ma santé en a pris un vieux coup, dans les nordures canadoches. Une mouche ferait du jumping sur mon pif, je n’aurais pas la force de la chasser. Le Vieux, qui plastronne, déclare :