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— …., lui répond-on.

— Vous n’avez aucun client de ce nom-là ? Pardonnez-moi.

Clingggg !

Grr, grrr, grrr, grrr ; grrrr, grrr, grrr…

— Allô, le Tenacity Hotel ? Je voudrais…

Et, en contrepoint, je rêve. Je suis dans un ascenseur à ciel ouvert, qui monte, monte, monte sans jamais marquer de halte, me découvrant un panorama de plus en plus vaste de glaces, avec des phoques morts à perte de vue…

Merde, voilà que je te raconte mon songe…

D’abord, il ne faut plus que j’emploie le mot merde, y en a trop dans mes zњuvres. Ça les rabaisse, on m’a dit. C’est superflu. Scoriant, quoi ! J’ai pas besoin de ça pour être drôle. Ça malodore mon génie. Moi, c’était par humilité profonde. Bien montrer que mes books sont pas destinés aux endroits huppés. Mais enfin, je ne veux pas gêner non plus, hein ? La merde, y en a plein la vie, plein les trottoirs. Alors, d’en trouver également dans des livres, évidemment, ça fait beaucoup. Bon, entendu : je démerde ma prose. La rends toute proprette, clean de partout, poncée à Pilate. Faut jamais fait chier le client, c’est toujours lui qui a raison, ce con !

Le temps passe, l’homme trépasse, comme répétait ma grand-mère. A force de passer et trépasser, on finira par en mourir, tu verras ce que je te dis ! Tu les considères immortels, n’empêche qu’ils décanillent tous en douce. Un jour l’un, un jour l’autre, sur la pointe des pieds, sans dire au revoir, pas jeter un froid. On les funèbre, les enterre ou incinère, les oublie. Qu’au bout d’un rien de temps, on se rappelle seulement plus qu’ils ont existé.

Un clingggg de plus. Le dernier. Suivi de rien.

— Tu dors, Antoine ? demande Jérémie, penché sur moi.

Faut vraiment être un enfoiré de Noirpiot pour demander à un dormeur s’il dort ! Tu parles, le beau sommeil, où il va gicler, merde ! Non, pas merde ! Plus merde ! ça m’a échappé, excuse.

Et, comme me voilà réveillé, je lui réponds que non, je dors pas.

— J’ai fait tous les hôtels mentionnés dans l’annuaire : pas de Théodore Spiel, assure mon ami, plus sombre que jamais. Il a dû descendre ailleurs ; chez des amis peut-être.

— Probable.

— Comment le savoir ?

— En téléphonant chez lui, à Saint-Paul-de-Vence, réponds-je.

Et je bâille à en décrocher le soutien-gorge de ta bergère !

— Tu es fou ! insurge M. Blanc.

— Oui, conviens-je, c’est ce qui fait mon charme. Vois-tu, le Suédois, ce genre de folie, je la pratique volontiers depuis le jour où, après avoir remué toute la France pour retrouver un faussaire, je me suis rendu compte qu’il était dans l’annuaire.

M. Blanc esquisse une moue incertaine. Un type de premier ordre, Jérémie. Tendre et rigoriste à la fois. Intelligent avec, néanmoins, plein de grigris dans sa vie. Dévoué, courageux, drôle.

Il réempare le bignou pour tuber aux renseignements internationaux. Les choses vont rondo. Tu vis une époque où le progrès transforme notre planète en une sorte de paquebot à bord duquel tout le monde est le voisin de tout le monde. Tout est aisément accessible, rapide, performant.

Il griffonne sur le bloc de papier frappé du sigle de notre hôtel. Théodore Spiel, mas des Horizons, Saint-Paul-de-Vence. Téléphone 93…

Il épelle posément. Tu dirais un étudiant de faculté, appliqué.

— Voilà ! fait-il en raccrochant. Et maintenant ?

— Continue !

Il va pour me poser une question, mais comprenant que c’est une sorte de petit défi que je lui lance, il compose le numéro du mas des Horizons. Depuis ma couche, je perçois l’appel, là-bas, au bout de la chère France. Deux fois, six fois, dix fois…

— Dans le cul ! soupiré-je.

Jérémie consulte sa Swatch de droite. (Il en porte une à chaque poignet, la gauche réglée sur l’heure locale, la droite sur l’heure de France, ainsi est-il toujours en liaison morale avec sa tribu !)

— Il est quatre heures du matin, là-bas ! argutie-t-il.

Je crois que c’est à la dix-neuvième sonnerie qu’on décroche. Une voix ensommeillée jusqu’à l’ahurissement, asthmate :

— Oui, quoi, qu’est-ce que c’est ?

Voix d’homme, de vieillard autant que j’en puisse juger à distance, marquée d’un accent étranger assez fort.

Et mon négus plonge. Il y va а la tranquilos, de son bel organe bien timbré :

— Pardonnez-moi de vous importuner en pleine nuit, monsieur. Je suis Jérémie Blanc de Montréal. Je vous appelle du Canada. Il est indispensable que je joigne d’urgence M. Spiel ; or il m’a donné un numéro de téléphone qui doit être erroné car personne ne répond ; pourriez-vous me le confirmer ou me communiquer le bon, je vous prie ?

Bien parlé, posé, propre, en ordre ! Un gazier qui te virgule ce blabla sur ce ton, tu marches sans te poser de question.

— Je suis le père de Théodore, fait le vieux.

— Très honoré, monsieur.

— Je sais pourquoi son téléphone de Montréal ne répond pas : depuis hier, ou ce matin, je m’y perds avec ce décalage horaire, Théo se trouve à Québec.

— Ah ! voilà… Vous avez ses coordonnées là-bas ?

— Non, mais je crois qu’il est descendu dans un hôtel réputé : Château quelque chose…

— Château Frontenac ?

— Exactement !

— Merci infiniment pour le renseignement, monsieur Spiel ; vous savez si votre fils doit séjourner longtemps à Québec ?

— Quelques jours, m’a-t-il dit.

— Voilà qui est parfait ; mille excuses pour vous avoir réveillé en pleine nuit.

Le Noirpiot raccroche. Lève ses deux bras en « V » comme un footballeur venant de marquer un but.

— Qu’est-ce que je te disais, Jérémie ?

Ses longs bras d’allégresse retombent. II devient grave.

— Tu trouves normal, toi, qu’un homme aux desseins pernicieux tienne son vieux père au courant de ses déplacements ?

— Tout à fait normal, grand échassier du fleuve Sénégal. Une crapule, tout comme un flic, peut avoir une vie familiale. D’ailleurs j’ai idée que cet homme se tient en dehors de l’action. Ce n’est pas un chef non plus. Il doit jouer un rôle parallèle…

— Alors, que faisons-nous ?

— Tu le demandes ?

JE CONFINE

La neige tombe à gros flacons, comme le dit si ingénument Béru. La lumière de nos phares se perd dans des tourbillons cotonneux. Les balais d’essuie-glace, surmenés, font un bruit agaçant et peu de boulot. Temps à autre, la grosse limousine que nous avons affrétée, grâce aux libéralités pinulciennes, décrit une légère embardée, vite récupérée par le chauffeur. Nous sommes comme dans un salon roulant : velours et acajou. Il y a même un bar — hélas vide — et un minuscule poste de télé — heureusement — débranché.

Notre chauffeur drive à une allure soutenue, compte tenu de la nature du véhicule et des intempéries. On double avec lenteur de lourds convois de camions dont les remorques chassent sur la neige. Les voitures des ponts et chaussées, gyrophares en action, dégagent l’autoroute tant mal que bien.

Au bout d’une plombe de trajet, César fait coulisser la vitre nous séparant du driver pour solliciter une halte-pipi imposée par le muscadet.

Docile, quelques kilomètres plus loin, l’homme se range sur un vaste terre-plein brillamment illuminé, où se dressent un motel avec restaurant et une station d’essence.

— J’ boirerais volontiers un p’tit què’que chose, déclare Bérurier.

Je lui réponds que je n’ai pas envie de plonger dans le froid pour aller affronter des routiers maussades autour d’un comptoir. Je vais mieux, d’accord, mais je n’ai pas récupéré totalement ma santé de jeune fille. M. Blanc partage mon point de vue. Nous sommes bien dans la confortable touffeur de la limousine. Isolés d’un monde pas bandant. On pense, on se poursuit dans une atmosphère indécise d’antichambre. Mais bon, Bérurier, tu l’empêcheras jamais de s’arroser les muqueuses quand il y a de l’alcool à « promiscuité ».