— Alors débranche les lignes 627-28 de manière à ce que M. Spiel soit obligé de passer par toi pour obtenir une communication. Il va s’étonner. Tu lui répondras alors que le service des téléphones profite de la nuit pour améliorer le réseau de l’hôtel, mais que la ligne du standard reste en service et qu’il suffit de passer par elle.
Visiblement, je le subjugue, ce chéri.
Il étend la main vers son tableau constellé de trous et de petits clapets, abaisse deux de ces derniers.
— Cyprien, dis-je. Je pense que, par ce simple geste, tu viens de faire beaucoup pour ton pays.
Le plus fort c’est que je suis sincère. Mes pressentiments, tu connais ?
Quand je franchis l’arceau de sécurité pour foncer dans mes impulsiveries, c’est que mon lutin intérieur a pris le relais. Que ma personnalité est en pilotage automatique.
— Vous croyez ? souffle mon nouvel ami, gagné à ma cause jusqu’aux sphincters.
Pour toute réponse, je le prends par l’épaule.
— On m’avait prévenu que les Québécois étaient sympas ; mais sympas à ce point, je crois rêver.
Et alors, pile, le turlu turlute. Cyprien dégoupille la valve d’admission pour se laisser beurrer le tympan. Il écoute et me vote un clin d’œil admiratif.
— Ne quittez pas !
Branche une fiche au 628 (la partie roupillette de la suite).
— Un appel téléphonique en provenance de France, monsieur Spiel.
Il m’interroge du regard pour me demander s’il doit conserver l’écoute. J’opine. Pudique, il me tend le combiné.
Théodore possède une belle voix de basse noble (à moins qu’elle ne soit l’effet du sommeil).
— Ici Théodore Spiel, fait-il.
II prononce « Chpiel ». Mon confrère niçois (ô niçois qui bien y pense) déclare, la voix extrêmement professionnelle :
— Ici le commissaire Laviani, de la Police judiciaire de Nice.
Stupeur du pseudo philatéliste qui déverse des points de suspension, entrecoupés de points d’interrogation comme s’il en pleuvait.
— Comment avez-vous eu mon adresse ? finit-il par béer.
— Par un monsieur de votre villa, âgé m’a-t-il paru. Je suis chargé de vous prévenir, de la part de la police genevoise, que votre voiture que vous aviez laissée au parking de l’aéroport a été plastiquée.
— Ma Lotus ! il s’écrie, le Spiel.
T’as beau être plein d’osier, quand tu es amoureux des tires sport, ça t’arrache le cœur et les couilles d’apprendre qu’on t’a nazé ton beau jouet.
— Il n’en reste qu’une plaque d’immatriculation, appuie méchamment Laviani, pas mécontent de faire chier ce vilain retors. C’est grâce à elle que nous avons pu découvrir que vous étiez le propriétaire de la voiture. Dites-moi, j’ai l’impression que vous avez des ennemis un peu partout, Spiel !
Silence.
— On est sûr que l’attentat s’est exercé sur ma voiture, ou bien a-t-elle été sinistrée lors d’une explosion plus généralisée ?
Un phraseur ! II porte et parle beau. Cherche ses mots, les veut de qualité.
— Non, non, Spiel, c’est bien votre Lotus qu’on a pulvérisée !
Laviani aussi trouve des mots éloquents.
— Des voyous, fait Théo, la voix éteinte.
— Je souhaite pour vous que vous ayez raison, déclare Laviani. Vous rentrez bientôt ?
— D’ici deux ou trois jours.
— Faites attention à vos os, mon cher ! Numérotez-les, on ne sait jamais, des fois que vous subissiez le sort de la Lotus !
Et Laviani raccroche. Bravo ! Il mérite la note maximale. L’autre doit les avoir au caca maintenant. Se perdre en sinistres conjectures. De toute façon, il va réagir dans les minutes qui viennent ! C’est humain. Il ne peut se recoucher et pioncer après une telle nouvelle.
J’attends, crispé, l’œil sur la vaste cadran du merveilleux palace. « Le Château Frontenac » : célebrissimo. Cyprien tortille ses larges meules sur son siège.
— Vous croyez qu’il ?
— Oui, Cyprien. II va te sonner avant que tu aies eu le temps de lire la magnifique Encyclopédie du Canada que vient d’éditer mon ami Alain Stanké.
Drinng !
C’est bien Spiel.
Déjа !
Je flanque une bourrade à Cyprien. II se marre silencieusement. On s’adore déjà, les deux.
Le Théodore, il renaude mochement. Invective que qu’est-ce que c’est que ce travail, on ne peut plus composer un téléphone depuis sa chambre, maintenant ? Le plus réputé hôtel du continent américain ! On se moque, ou bien ?
Mon Cyprien, de plus en plus parfait, récite son compliment : des travaux de réfection nocturnes au central pour que les clients soient mieux servis, plus complètement comblés. On les effectue de nuit afin de moins perturber les usagers, mais il peut obtenir n’importe quel numéro dans le monde grâce aux trois lignes privées de l’hôtel qui, elles, demeurent en service.
Ça calme le nergumène. Il veut dare-dare le huit cents, cent quatre-vingt-huit, mille trois cent trente-trois. Et que ça saute !
— A votre service, monsieur Spiel !
Je fais signe à mon pote Cyprien de composer. Pendant qu’il pianote, je plonge dans l’annuaire téléphonique répertorié par numéros. Celui que Spiel vient de réclamer correspond à un service neurologique de l’hôpital Sainte-Folasse de Québec. Une dame décroche. Spiel lui réclame le docteur Electre Hochok de toute urgerie. Mon sentiment c’est que la préposée de nuit va l’envoyer ramasser des pelosses avec son petit panier d’osier, mais point du tout. Juste elle s’informe de la part de qui est-ce.
— Docteur Théo Dhor ! répond Théodore.
Et bon, le voici en contact auditif avec le médecin demandé, lequel est une doctoresse, comme son prénom pouvait le donner à penser. Et ça donne ceci :
— Pourquoi m’appelez-vous ?
Au lieu de répondre, le zig à la Lotus demande :
— C’est toujours prévu pour tout à l’heure ?
— Nous sommes en pleins préparatifs. Pourquoi ?
— Je n’irai pas vous rejoindre.
— Sans vous l’opération est impossible, vous le savez bien.
— On vient de me téléphoner d’Europe pour m’annoncer qu’on a plastiqué ma voiture dans le parking de l’aéroport de Genève.
Tu crois que la toubibesse Electre Hochok ça lui fait pisser du poivre en grains, cette nouvelle ? Calmos, elle répond :
— Et après ?
— Comment, après ! Vous ne comprenez donc pas que quelqu’un veut me nuire ?
— Ça change quoi, dans le cas présent ? Ne seriez-vous pas en train de perdre les pédales, Théo ? Que des vilains vous cherchent noise en Europe ne peut modifier votre mission au Canada. Vos sales boulots de là-bas vous ont valu des inimitiés, probablement ; mais je suppose qu’ici vous êtes à peu près clean, non ? Venez le plus tôt possible, j’aimerais vous administrer un sédatif avant l’opération. Elle est prévue pour sept heures. Maintenant, vous allez m’excuser, mais le devoir m’appelle.
Y a des gens, pour un oui, un non, ils sont capables de t’entonner la Marseillaise et de te la chanter juste de part en part, sans en rater un couplet. Des vieux surtout, qui firent partie, comme beaucoup de Français, de la manécanterie du Maréchal Pétain, puis, tout de suite après, de celle de Charles de Gaulle. Y a jamais eu mieux que ces deux-là pour marseiller en foule. Je sais des mecs qui sont passés de l’un à l’autre sans s’en apercevoir, tant ils poussaient notre hymne national haut et fort, les yeux clos d’extase patriarde.
En regagnant ma turne, je fredonne l’Allonzenfants d’allégresse. Je suis content de moi. Je confine, y a pas. Au génie. Au sublime ! Je pourrais me mettre devin, un jour, si le foutre me prend. Marc de café et de Bourgogne, tarot, taches d’encre, lancé de sperme, ligne (à haute tension) de la main !