Le temps que je réalise la particularité du feu et le gonzier enjambe la balustrade. Saute ! En un éclair je cherche à me rappeler l’étage où nous sommes. Je déboule au balcon sans me l’être rat pelé. C’est haut ! Mais je réalise que l’audace de mon mec est tempérée par l’énorme tas de neige accumulée sous la fenêtre. Les chasse-neige chargés de dégager la promenade ont amoncelé leurs blancs déblais dans cette zone interdite.
L’homme au manteau de vigogne a plongé, les paturons en flèche. Il s’est enfoncé jusqu’à la poitrine dans la neige, et s’agite comme un perdu pour se dégager.
Moi, trois alternatives, mec ! Je te les numère, mais dans ma tronche, ça va plus vite que sur le papelard ! Premier choix : je canarde le gussman depuis mon balcon, posément. Second choix : je lui intime de ne pas bouger sous peine de mort et j’envoie le Mastar le récupérer. Troisième choix : je plonge à mon tour.
Qu’est-ce que je viens te parler d’alternative, grand glandu qu’I am ! Ma décision est prise à mon insu (mon nain sue) puisque me voilà qu’enjambe le balcon. Je lève haut la main tenant l’arme pour éviter un accident, je vise la montagne de neige et je saute à mon tour.
Tu parles d’une secousse mahousse ! Mes flûtes sont rengainées dans mon buste comme deux antennes radio ! J’ai le souffle coupé. Parfois, quand tu ramasses une monstre pelle, à ski, tu éprouves une sensation du même type. J’ébroue, ébouriffe, crachote.
J’ai de la snow jusqu’au menton. Nos deux tronches se trouvent à un mètre vingt l’une de l’autre, au vilain et а moi. Il s’est enquillé moins profondément, because il porte un pardingue, lequel s’est gonflé en cours de chute, amortissant mieux l’aneigissage. Alors il me surplombe d’un buste. Il se démène avec tant de vigueur qu’il élargit le cratère blanc au creux duquel il se trouve fiché.
Moi, tout ce que je parviens à remuer dans ma cangue glacée, c’est mon bras dressé, toujours terminé par l’arme.
— Ne bougez plus ! dis-je à l’homme. Sinon je vous tue.
Il s’immobilise. Nous restons là, face à face, nos regards enchevêtrés. Fou de haine, je me sens. Comme jamais éprouvé ! C’est ensorcelant, à ce point ! Vertigineux ! Une ivresse formidable. Pourquoi le menacé-je de le tuer, alors que je vais le faire ! C’est un fabuleux cadeau du ciel, cette rencontre. Je bénis maintenant Bérurier grâce auquel elle s’est effectuée. Sinon je l’aurais ratée.
LUI !
Que je croyais si loin, si hors de toutes les atteintes !
LUI !
Le chef des pirates de l’avion ! L’homme aux tempes grises ! L’homme qui a assassiné directement ou non plusieurs centaines de personnes ! L’homme qui m’a tué Marie-Marie !
L’imaginais en Papouasie, en Ursse, au Gratémoila, а Pétaouchnock, dans le fin fond des steppes de l’Asie centrale, (à gauche en sortant de la mosquée). Le supposais en Libye, en Syrie, au Salvador (Dali), dans un monastère tibétain. Et puis non. Il est là, « contre moi » !
Une joie sauvage me donne envie de rugir, de m’éclater les ficelles dans un cri surhumain. J’ai même pas envie de le buter, non plus que de le torturer. La vengeance, vois-tu, faut pas trop y penser. Quand tu la désires à ce point, le moment venu tu ne sais plus qu’en faire, ni par quel bout l’attraper. T'es tout empêtré dedans, gauche et con, presque intimidé par ta trop grande haine. T’as les larmes aux yeux d’assouvissement possible. Tu voudrais te régénérer pour le perpétrer autrement.
J’aimerais t’expliquer, te faire comprendre qu’à cet instant, lui arracher les yeux avec une cuiller à café et mettre du piment rouge dans les trous, ce n’est plus mon problème. Lui ouvrir le ventre sur cinquante centimètres et en extirper dix mètres de tripes fumantes (dans la neige, tu penses !) et malodorante, j’en n’ai pas l’appétit. Pour l’instant, c’est le regarder, que je veux. Essayer de réaliser que c’est bien lui, qu’il est là, à libre disposition.
Et puis me demander comment un homme né d’une maman (fatalement), un homme qui a mal ici ou là, qui voit le soleil se lever et se coucher, qui court sous la pluie, qui sort sa queue pour enfiler une dame ou un monsieur, qui mange des spaghetti bolognaise, qui se marre aux films de Chaplin, qui écoute Mozart les yeux fermés, qui chantonne en se rasant, qui a sans doute peur de la mort, oui, comment cet être en vie peut-il perpétrer d’aussi abominables forfaits ? Et continuer d’exister après les avoir commis ? Comment ? Comment ? Comment ?
Et l’ironie veut que nous nous trouvions ainsi, l’un devant l’autre après ce double saut insensé. Plantés dans cette colline de neige durcie par son accumulation.
Il lâche mon regard pour vérifier où j’en suis avec son arme sophistiquée. Il la voit briller au soleil. Se dit que, de deux choses l’une : ou bien je tente de me dégager, auquel cas je vais avoir besoin de tous mes membres, ou bien je reste ainsi, le revolver levé, attendant du renfort, et je risque de fatiguer. Il semble, à la qualité du silence régnant sur l’immense promenade, que personne n’ait remarqué notre double cabriole insensée. Alors il comprend que bientôt, il va me falloir prendre une décision. Et à la lueur d’enfer qui élargit mes yeux, il sait déjà laquelle.
Je murmure :
— C’est fini.
Mon épaule droite devient cuisante. Le flingue pèse de plus en plus lourd au-dessus de nos tronches. Je redis, comme si j’étais en train de me laisser anesthésier par une substance hypnotique :
— C’est fini.
Et puis le diable bondit. II a rassemblé son énergie pour ce sursaut de fauve piégé.
Pas fastoche, de jouer les brochets en frai jaillissant de l’onde, quand tu es enfoncé dans la neige. Et cependant (d’oreilles) il y parvient. Pas de beaucoup, certes, mais suffisamment pour planter dans ma poitrine le couteau à lame mince qu’il brandit. Et il n’y va pas de main morte, l’horrible ! Il sait que le coup doit être décisif, sinon il est foutu. Je ressens un choc violent, ponctué d’une brûlure. Un bref instant, j’en ai le souffle coupé, et puis ça se rétablit. « La lame a dû glisser sur une côte », me dis-je.
Le mec est tout contre moi, à présent. Nous sommes joue contre joue. Il voit qu’il a raté le coche. Ses mains (il a lâché son ya) se nouent autour de mon cou. Alors je fais pivoter le feu que je n’en peux plus de brandir.
— Fais pas l’con ! grogne la voix du Mastar.
II radine à la rescousse. Sa bouille rubiconde sur cette neige immatriculée ressemble à une lanterne chinoise. Deux gros battoirs s’avancent sur mon tagoniste pour le happer.
— Tire-toi, grosse merde ! j’égosille, à nouveau fou de rage contre mon pote imperturbablement malencontreux.
Mais rappelle-t-on le fauve lorsqu’il se saisit de sa proie ? Il tire à soi (comme le vers). L’homme aux tempes grises est arraché de la cangue épaisse. Béru le jette sur le sol gelé et lui talonne la gueule.
Pendant cette explication, je profite du chenal produit par le dégagement du gars pour m’extraire à mon tour. Le type est en train de rouler à toute vitesse sur le sol glacé. D’une détente il se relève et fuit.
— Rattrape-le, bordel ! hurlé-je au Mammouth, c’est lui qui a tué Marie-Marie.
Je porte la main à mon poitrail. Constat : la lame de la saccagne a rencontré mon porte-carte de plastique (très modeste), a dérapé dessus et s’est plantée verticalement dans ma viande, un peu au-dessous de l’estomac, causant une large entaille dans ma chair. Je l’arrache. Mon sang pisse dru. M’en fous. L’homme fonce maintenant le long de la promenade romantique bordant le Saint-Laurent. Des kiosques à musique pétrifiés, ainsi que des lampadaires aux grosses boules blanches ajoutent à la délicate poésie du panorama.