— Ça n’a aucune valeur, dit Aline. Je garderai seulement les portraits des enfants.
— Non, dit Louis, c’est la seule façon de les avoir chez moi tous les jours. Vous, vous avez la garde.
Le ton, résolu, surprit moins Aline que le vouvoiement. Quoi de pis, pour vous écarter, pour nier le passé ? Il aimait ses enfants, peut-être. Mais de qui les tenait-il ?
— C’est bon, dit Aline, je ne signerai rien.
— Voyons, madame, fit le clerc, il s’agit de toiles sans valeur, vous le dites vous-même, et M. Davermelle en est l’auteur. Nous n’allons pas échouer pour si peu. Nous en avions fini…
— Je ne signerai rien, répéta Aline, butée.
— J’hésite aussi, dit Louis, très froid. Nous avons beaucoup avantagé madame. J’y consentais, par décence. Je passais même sur certaines dissimulations. Mais si nous ne pouvons aboutir, je vous prie de noter, messieurs, que manque, par exemple, l’argenterie héritée de ma grand-mère. Je peux vous dire où elle se trouve. J’ai des amis dans la rue, qui me renseignent.
Le nez en l’air, attentifs surtout à ne pas sourire, à ne rien manifester d’une réprobation depuis longtemps blasée, clerc et huissier ne bougeaient plus. Aline se recroquevillait. Elle parvint à balbutier :
— Tu oses… m’accuser… me faire espionner !
Elle repartit vivement vers la salle pour cacher sa panique. Elle s’en voulait à mort. Pas du geste. Mais de l’imprudence. Les voisines, à sa place, en eussent fait autant : on sauve ce qu’on peut. Mais Louis, aussi liant, aussi peloteur qu’elle était réservée, malgré son détestable exemple ensorcelait la rue. Ce matou ! Aline regrettait qu’il fût assez malin pour ne pas courser les chattes autour de son panier : il eût été, dans le coin, moins populaire. Mais il fallait parer au plus pressé. Compromettre la serviable Ginette, l’exposer à une plainte en recel, impossible !
— Précision, disait Louis dans son dos. Ma belle-sœur, Mme Fioux, a chargé une valise dans sa voiture, ce matin même.
Aline se retourna :
— J’ai prêté l’argenterie à Ginette pour une réception. Et alors ?
Le jour de l’inventaire, l’excuse était absurde. Au moins en était-ce une. Cernée de regards entendus, Aline s’inquiétait pour vingt napoléons noyés dans le sucrier, pour le collier de sa belle-mère arrimé à son cou et dont Louis semblait recompter les grains.
— Où est cette paperasse ? cria-t-elle. Je signe tout ce qu’on veut, si vous me débarrassez de monsieur.
Le nécessaire glissait déjà sur la table.
— Votre nom de jeune fille, s’il vous plaît, dit le clerc.
Aline le gratta furieusement.
Un quart d’heure plus tard pourtant Louis était encore là. Salués avec soulagement, les hommes de loi l’avaient laissé sur le trottoir, mais Aline l’avait soudain retenu par le bras. Il se laissa ramener dans le vivoir où sans mot dire Aline détacha son collier :
— Il vient de votre mère, dit-elle. Vous le lui rendrez.
Louis refusa. Elle y comptait sûrement. Mais qu’elle crût nécessaire de racheter son estime, même à bon compte, avouait bien quelque chose. Son dos voûté disait le reste. À bout de fureur, elle basculait dans l’accablement, bien plus pénible à supporter. Louis les connaissait bien ces trêves, ces reprises de souffle, au bout desquelles se redressait la harpie. Mais il n’était pas plus fier de lui, en ce moment, qu’Aline ne l’était d’elle. J’ai, tu as, nous avons été moches. Le savoir est une grâce, à condition de le taire. Innocents, les adversaires ne se pardonnent pas ; s’ils rougissent ensemble, une chance leur est donnée.
— Je t’offre un whisky ? dit Aline.
Louis, engourdi, accepta. Resté debout, il but à petits coups dans un des derniers verres de son service de mariage. Les verres, les sentiments, tout est fragile. Il louchait sur l’ensemble Mobiliart, qui n’était plus à lui. Il faut aussi divorcer des choses. Donc de soi-même. Aline murmura d’une voix qui s’efforçait au même détachement :
— Je te ferai reporter l’argenterie.
Derrière les grands rideaux de voile, touchés de soleil, dans un jeu compliqué d’ombres et de lumières, s’estompaient la tache verte d’un thuya, la tache rouge d’un prunus. Plus que les meubles, Louis regrettait ses arbres, encore jeunes et qui avaient poussé en même temps que les Quatre. Les arbres, eux, ont des racines : ces vivants ne bougent que sur place.
— Tu dois être content, disait Aline. Tu as ce que tu voulais. Divorce, partage, tout a été finalement vite bâclé. Tu vas pouvoir épouser ta maîtresse.
Fausse note ; elle n’avait pas pu nommer Odile. Louis se retint de répliquer : Oui, c’est même la seconde fois que ça m’arrive. Il murmura :
— L’important, tu sais bien, c’est la suite.
La remarque, strictement réservée à Odile, n’aurait pas dû déplaire. Mais Aline, se l’appliquant aussitôt, y vit comme un bilan et se remit à dérailler. Sa voix se fêla :
— Envoie-moi le faire-part, c’est bien le moins. Mais auparavant tu devrais en faire imprimer un pour notre divorce : on en fait bien pour les décès.
Louis reposa son verre et dériva vers la porte, cherchant la formule d’adieu désormais convenable et suivi d’Aline non moins embarrassée. Comme il parvenait sous la marquise, l’irruption des Quatre rentrant de chez leur tante le délivra de toute civilité. Il put embrasser Rose, au passage, mais non les autres :
— Voulez-vous rentrer ! criait Aline.
9 juillet 1966
La fenêtre grande ouverte sur un brasillement d’étoiles, ils dormaient tous deux, parallèles et nus dans la touffeur, quand le poste mobile d’Odile — toujours posé de nuit auprès de son lit, sonnerie bloquée et index mis sur le vibreur — se mit à grésiller. Sans même allumer elle étendit le bras pour entendre le bourdonnement d’attente d’un taxiphone à pièces, puis un très insolite Allô, papa ? Ici, Rose… De saisissement elle se le laissa répéter deux fois, puis avec un remarquable sang-froid émit une sorte de grognement asexué, boucha le récepteur en le plaquant d’une main contre son sein, appuya de l’autre sur la poire électrique et se mit à secouer cet Adam poilu, ébloui, incrédule, à qui elle soufflait bas :
— Incroyable ! C’est ta fille.
— Qu’est-ce que c’est que cette blague ? fit Louis, enfin réveillé. Si on veut me joindre on m’appelle au bureau. Sauf mon père personne n’a celui de Vincennes.
— Justement, fit la voix de Rose. Je viens d’appeler grand-père et il me l’a donné, vu l’urgence. Pé est mort subitement d’une crise cardiaque.
La bouche cousue, mais l’oreille active, Odile avait pris l’autre écouteur. Pourquoi M. Davermelle n’avait-il pas transmis lui-même la nouvelle ?
— Je suis désolé, ma chérie…
Louis avait compris, lui. Pour Rose en deuil la poitrine où pleurer à l’aise était celle de son père, séparé d’elle pour toute la première partie des vacances. Elle continuait, en reniflant :
— Maman s’est fait conduire en taxi chez la tante Annette. On ne peut la joindre qu’à sa banque, après l’ouverture, et il faut qu’elle parte avec nous par le train de sept heures.
— Rosa, rosae, rosam…, déclinait tendrement Louis.