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Félix vient de se retourner : Odile le recouvre. Que ça traîne surtout, que ça traîne ! Y a du monde pour vivre des longueurs ! Mme Rebusteau a droit à son mois de juillet. Elle se méfie de Rose, elle l’envoie en Angleterre chez de braves gens qui l’ont déjà accueillie et dont la fille est restée sa correspondante. Papa paie. Mme Rebusteau se concentre sur Guy, l’isole, l’emmène à Pornic, ne lui laisse ni recevoir ni envoyer une lettre, l’accable de prévenances, de bonbons, de parties de pédalo, mobilise pour l’encadrer la grand-mère, les tantes, Agathe, Léon et même leurs amis (ies). Frénétique assaut dont l’affreux moutard, pas fou, profite pour récolter un vélo neuf, un canot gonflable, un appareil de photo — qu’il sera d’ailleurs obligé, au retour, de laisser à Fontenay.

Le tout contre du vent. Ou presque : trois malheureuses cartes, écrites dans un moment d’euphorie sur modèle standard, à deux professeurs (bon, ça, le prof, en justice) et à la petite Flore Valdoux : Je suis bien content d’être à Pornic avec maman qui est très gentille avec moi. Trois cartes qui se retrouveront au dossier, naturellement. Avec, il est vrai, dans le dossier adverse, une autre carte théoriquement expédiée en douce, donc taxée faute de timbre : On me tarabuste. Si je flanche, hein ! Tu ne m’en voudras pas (habile ! Appris par cœur, sur le conseil de papa, pour le cas où…).

L’heure tourne. Il faudrait peut-être redescendre auprès de Gabriel. Il est bien, Gabriel. Il n’a voulu témoigner pour personne. Il a vainement essayé d’empêcher Louis de produire la page de cahier ramenée par Rose de Fontenay et qui, entièrement écrite de la main d’Aline, constitue une preuve flagrante de pression. Il criait : Tu vas brouiller définitivement la mère et la fille ! Avec raison. Mais comment arrêter une mécanique dont les engrenages ont happé tout le monde ? Les dates ont tourné. Le 8 août, Louis a récupéré ses enfants, les a emmenés à Combloux. Plus malin que Mme Rebusteau, il les a soigneusement fait écrire à leur mère, prenant photocopie de chaque lettre (au surplus recommandée) afin d’empêcher la destinataire de prétendre qu’elle n’a rien reçu. Le 15, Rose écrit à sa petite amie anglaise, s’étonne qu’elle ne soit pas venue, comme promis, la rejoindre à la montagne pour trois semaines. Huit jours plus tard elle reçoit une courte réponse : Excusez-moi, je ne pourrai pas venir. Je vous avais écrit à Fontenay pour vous demander de me préciser vos dates. Mais votre mère s’est adressée directement à mon père pour lui déconseiller de m’envoyer « dans un milieu où elle regrette de voir vivre sa propre fille ».

Et une pièce de plus dans le dossier ! Où vont être versées au retour de Combloux deux expertises de pédo-psychiatres, payantes celles-là, bien concluantes. Mme Rebusteau, qui s’affole, cherche à reprendre Me Lheureux (renseignement parvenu par Guy). Il refuse. Elle garde Me Grainde, mais lui adjoint un ténor du barreau : Me Flaucosté. Il ne l’empêchera pas de perdre l’appel de référé, le 11 septembre ; mais il cherchera à s’en excuser en lui mettant sous les yeux sa propre prose. Rugissements de Mme Rebusteau : Je ne veux plus voir Rose ! Mais rugissements verbaux : refoulant Rose, dès la première visite, elle s’empresse d’aller au commissariat en déclarer l’absence. Réaction d’ailleurs attendue (qui vous vaut vous devine). On renvoie Rose, accompagnée d’un huissier qui s’embosse dans l’escalier et constate tout à son aise que la mère, avec un flot d’invectives, qu’elle espérait privées, a pour la seconde fois repoussé sa fille en gardant le gamin.

Et une pièce de plus versée au nouveau dossier que Grancat enrichit des deux précédents pour le jugement sur le fond ! Rejugement, pourquoi ? C’est comme ça. Deux décisions provisoires, l’une confirmant l’autre, ne répondent pas plus de la définitive que le bourgeon de la feuille ou l’amour de la fidélité. Me Flaucosté biaise, annexe au principal une demande d’augmentation de pension, réclame enquête sur les moyens, examen des comptes, fait bloquer ce qu’il peut. Quatre mois passent au long desquels Guy fait la navette, chouchouté, mais sondé par sa mère sur les intentions de Nogent, sondé par son père sur les intentions de Fontenay. Me Grancat a répliqué à l’adversaire par une bonne plainte en non-représentation des aînés devenus tout à fait invisibles et, tandis qu’elle suit son cours, l’affaire vient enfin devant la Deuxième Chambre, le 14 mars. Superbe empoignade ! Défilé grotesque de témoins jurant une vérité que les autres témoins déclarent aussitôt mensonge. Numéro de Me Flaucosté, peut-être moins efficace devant la petite robe que devant la simarre. Ce qu’il y a de bien chez Aline, c’est qu’elle n’arrive pas à douter de l’éloquence ! estime Grancat à la sortie de l’audience. Du jugement, mis en délibéré, il ne sera pourtant la semaine suivante pas totalement satisfait : Aline perd toujours la garde des cadets, mais elle a obtenu quinze pour cent d’augmentation et dans la foulée fait appel…

Et ça continue, ça continue. Grancat maintenant éclaire pour faire glisser le dossier sous la pile. Plus longtemps ça durera, moins la cour sera tentée de revenir sur la décision prise, de bousculer des enfants installés dans une nouvelle maison, un nouveau lycée. Mais Aline, qui a gratté ce qu’elle pouvait gratter, qui plaide sans espoir, s’entête toujours, hurlant à Guy pour qu’il le rapporte : Alors ta bonne d’enfants, là-bas, elle s’y fait ? Ça lui plaît, le métier ? Ou au contraire : Dis-leur bien : j’irai jusqu’au bout. Je la leur ferai bouffer, leur baraque.

*

Une folie. Une absurdité. Certifiée telle par tous les Milobert. Mon gendre est insoucieux de la paix de son ménage. On ne greffe pas l’avenir sur le passé (dixit pater). La librairie n’avait point tort. Est-ce qu’il se figurait, Louis, que ses charmants enfants étaient toujours faciles ? S’apercevait-il seulement qu’ayant pris l’habitude de s’opposer à leur mère, ils n’étaient pas devenus des anges de douceur et que la belle-mère, à l’occasion, en faisait les frais ? L’œil plein de peinture, la bouche pleine de bonnes paroles, s’apercevrait-il des changements difficiles, des différences mal supportées, des frictions, des agacements quotidiens : telles ces simples moues devant une bonne viande rouge condamnée par l’usage Rebusteau fidèle à l’archicuit. Rien ne se fait vraiment dans une maison comme dans l’autre : on peut en prendre son parti. Mais parce que la mère seule à Fontenay détenait l’autorité, était-il souhaitable que par voie de comparaison le père seul la détînt à Nogent ? C’est bicéphale, un ménage pourquoi se laisserait-on, chez soi, guillotiner ? Sans cesse en référer, sans cesse se couvrir pour se faire obéir, zut ! Odile connaissait une irrégulière capable de se répéter en ses désagréments qu’elle contribuait ainsi à réparer une famille disloquée par sa faute. Mais elle en connaissait une autre proche de se regretter, de dire ce qu’elle pensait du rebaguage d’un père, des joies de la chicane avec la précédente, du charme des duos noyés dans la marmaille d’autrui ; qui même se surprenait à rêver d’une époque où on serait de nouveau trois. Si Louis se bouchait les yeux, il ne serait peut-être pas mauvais d’ouvrir ceux de Gabriel.